500 mots plus les frais (9) Je rendrai l’âme sur une dernière punchline

J’ai appris à écrire et me battre en même temps, voilà pourquoi ma vie est une punchline, brève, incisive et à bout portant.

J’enchaîne les mots justes afin que les académiciens en perdent leur latin. Adossé au mur en décomposition du bâtiment C, je développe mon vocabulaire, histoire de donner un autre nom à la merde qui m’entoure. À 20 000 lieues sous celle-ci nul ne m’entend hurler mes rimes incendiaires, tous ces manuscrits laissés au temps et signés par la veine centrale et enflante, séparant mon front et le monde en deux. Parce que j’ai les mains sales et la conscience tranquille.

Du vide et de la vie à perte de vue, un monde en suspens et des gens déjà trop absents mais qui respirent pour mieux s’excuser, la dignité voûtée à l’heure du premier bus. Il n’y a pas de vent dans ma cuvette, plus de pluie sur la Courly. Juste moi, seul avec l’été 84 et son odeur de crissement de pneus appelant à l’aide, le bruit métallique des courses de caddies Carrefour double à merveille cette mosaïque verte de tessons de bouteilles jetées à la chaîne depuis le dernier étage. Peu importe si elle est belle ou pas, mais j’ai une histoire à moi. Et personne ne la racontera à ma place sans goûter à mon encre, à mes empreintes digitales.
Aucun lapsus, du cortex au plexus, des livres pour enfants à la loi de la rue d’en bas où certains adoubent et les autres abdiquent. J’encaisse sans acquiescer en crachant ma salive à tes pieds avant de passer en revue les promesses de proctologie adressées à l’intégralité de ta généalogie. C’est comme cela que l’on gagne le droit d’avoir inscrit son nom sur des bancs déjà trop abîmés pour se souvenir des jours heureux.

Fils de la paupérisation et lévrier favori de ma zone criminogène, j’ai pris à la lettre chacune des paraboles pour éditer mon propre testament. Coincé entre le réverbère en berne et le trottoir effrité, je fuis mon ombre, le soleil, les réprimandes de ma mère par la fenêtre, j’irai jusqu’au terrain vague écrire ces images emprisonnées dans ma tête avec un bâton affûté contre la terre sèche parsemée d’herbe verte, jaune, ocre. Je ne cherche pas la postérité et le match de football de 18 heures renverra à la poussière ces quelques pensées égarées. J’échoue, mais j’essaye encore !

J’ai plus perdu que gagné, à croire que seuls les échecs forgent cette faim insatiable emportant l’avenir, l’amour, l’honneur sur son chemin avant de disparaître dans les ténèbres à l’horizon, à l’heure de l’oraison. Je suis sur le départ depuis toujours, je ne m’attache pas aux choses et encore moins aux gens. Puisque j’ai tout d’un étranger et rien d’un autochtone.

Hier, j’ai enterré ma tortue d’eau derrière ma tour, ravalant mes larmes, ma morve, pour expulser mon chagrin, le premier. Puis je le grave avec une pierre sur le flanc gauche de l’arrêt du bus 36. La maternelle ne connaît pas le deuil, seulement les leçons à retenir, il faut y apprendre à penser comme les autres, en répétant en cœur cet alphabet qui me colle à la peau lorsque la maîtresse déforme chaque matin mon nom de famille.

Après les reptiles à carapace, je suis devenu fan du rongeur américain. Un faux Mickey Mouse sur le T-shirt, le nez qui coule sans discontinu, les yeux d’un chérubin, je défendrai ma boîte à goûter bleu métallisé jusqu’à ce que mes lèvres charnues cèdent de gauche à droite, de bas en haut. Le son part et revient sans prévenir, je cligne des yeux sans pouvoir les ouvrir, les fermer, une fois pour toutes.

Je mords la poussière sur le bitume pendant que tu cries maladroitement ce que ton paternel t’a enseigné la veille sur les nègres et les singes. Le monde est toujours plus petit vu d’en bas et tes pieds frappent mes côtes. Avoir mal, c’est être vivant, faire mal, c’est être un survivant ! Alors chacune de mes lettres frapperont, encore et encore en attendant que tu tombes à ton tour…

Droit, direct, regardant de travers, les mâchoires serrées, les larmes dans les sinus, les yeux couleur pourpre, j’ai calligraphié mon premier texte avec ton sang dans le bac à sable en fin de compte. J’en ai fait une histoire où tu es un dragon crachant du feu et mon nom de famille ! La roue tourne et je préfère t’administrer une béquille bien placée plutôt que de finir en fauteuil roulant.

Personne ne regarde un spectacle où chacun participe sur un malentendu, pour un bout de tissu, pour quelques pièces en cuivre. Mieux vaut détourner son regard que témoigner des faits la peur au ventre, la paranoïa en ligne de mire. Il n’y a pas de héros, juste un besoin de rentrer au pied de mon immeuble gris, baignant dans la lumière du soleil, en m’abandonnant aux explications à inventer pour justifier mon visage tuméfié et ces mots qui ne sortent pas ! La vérité et les fautes à moitié pardonnées n’ont pas leur place ici.

Orphelin de toute innocence, je prends à bras le corps la merde promise aux cicatrices de mon histoire, aux devoirs de la misère de classe. J’ai compris trop vite pour moi, quitte à perdre le sommeil entre l’antépénultième ligne du « Notre Père » et la rythmique mécanique des éboueurs. Pour l’heure, l’odeur du poulet au curry envahit tout l’appartement de location et les scooters entament leur danse endiablée en pétaradant dès la fin du journal de 20 heures. Demain, le chemin accidenté de l’école parlera au conditionnel de mon combat et l’école dentaire m’attendra ce soir, mais pour l’heure je flirte avec la solitude élémentaire au milieu des autres gamins.

Que Vénissieux m’en tienne témoin, pour un mot de trop je frappe comme une machine en hurlant des voyelles entre mes tours tenant debout, ancrées par le poids de ces familles toujours plus nombreuses. Les samedis du côté ouest de mon ensemble de blocs, The Cure retentit depuis ma fenêtre ouverte pour couvrir le bruit des petits hommes jouant à faire semblant de mourir. Pour ma part, je les regarde un bout de papier en main et un crayon comme viseur.

Le dessin ou l’écriture, je ne peux choisir, alors je dessine mal des mots logés dans ma tête, bloqués dans ma bouche, maculés sur mes petits poings. La guerre de poche temporise les débats puisque Platini et Goldorak occupent toutes les cordes vocales.

Je me dis qu’un jour j’aurai une boîte à souvenirs, mais pour l’heure, j’ai du Mercurochrome, des pansements, une dent de lait en moins, une calotte maternelle tatouée sur la joue et une leçon de morale en créole qui trotte encore dans ma tête aux abords du système scolaire, lundi matin. Oui je ne suis pas sage, mais à 4 ans, nul ne prostitue le nom de celle qui m’enseigne à frapper avec un dictionnaire. Si c’était à refaire, je recommencerai, même si l’on doit rapatrier mes jouets au comité d’entreprise des Hospices Civils de Lyon et recoudre mes lambeaux déjà dépareillés. Rappelle-toi bien de moi, je suis le petit nègre du douzième étage à la tête grainée, à la salopette marron, celui qui ne retient pas la leçon lorsqu’on le gifle, un vrai fléau en culotte courte. Je t’en ferai un souvenir personnel et peut-être même un doggy-bag ! Avec le temps, ce regard inquisiteur qui accompagne ma rafale de mots deviendra une marque de fabrique, et mon arme de destruction massive —composée de trente-deux dents moins une— une école de pensée.

Je témoigne de mon amitié mes phalanges scarifiées sur le faciès du malheureux qui s’amuse à croiser mon destin. Quand on aime, on ne compte pas, on se comprend.
Je suis aussi nerveux qu’énervant, mais trop pragmatique pour être suicidaire. Ma tête a le sang froid, ma bouche dit ce que tu veux entendre, mes mains transforment mes idées en histoires que tu pourras déformer dès lors que mes talons auront tourné sur l’asphalte hurlante. Ceci étant, dis-toi bien que je préfère les droits d’auteur aux excuses, au suppliques, aux compliments…

J’ai appris à écrire et me battre en même temps, voilà pourquoi ma vie est une punchline, voilà pourquoi je ne sais pas le faire sans faire mal.

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