56. Les hyperspécialistes

En sus de la voie du praticien et de celle du docteur, il y a une troisième voie pour celui qui obtient sa maîtrise. S’il veut faire avancer la science et se destine à la recherche, mais ne veut simplement pas rester plus longtemps en formation, il peut être accepté immédiatement comme chercheur assistant par un maître de recherche. Cette décision n’a pas à être définitive, car il pourra toujours s’inscrire au doctorat en passant le concours requis. C ‘est donc un choix évident pour ceux qui ont raté ce concours, en attendant la reprise. Pas seulement pour eux, cependant, certains peuvent avoir une âme d’entrepreneur.

Le diplômé qui ne va ni vers le stage pour devenir praticien ni vers le doctorat peut se mettre au service d’un maître de recherche. Il n’est pas pour ce faire astreint à une certification supplémentaire et, à moins qu’il n ‘ait été autrement certifié, son revenu garanti demeure donc par défaut au niveau du travailleur non professionnel. Il lui appartient de négocier ses conditions d’embauche comme salarié ou, plus probablement, comme travailleur autonome. Il est un entrepreneur.

À cette différence près, sa condition se rapproche de celle d’un stagiaire. Dans le cadre du projet de recherche auquel il sera affecté, il recevra des années de parrainage sur un thème la plupart du temps très pointu. Parfois sur plusieurs, s’il passe successivement d’un projets à un autre. Ses expériences se cumulant, il deviendra un expert sur un ou plusieurs sujets précis, sur le traitement encore expérimental de une ou plusieurs pathologies. Des connaissances non encore intégrées comme modules à la maquette des programmes enseignés. Il peut acquérir des expertises complémentaires dans des spécialités distinctes, devenant un intervenant absolument unique.

Il n’en deviendra jamais pour autant un praticien certifié de sa spécialité ­ d’ailleurs il peut vite s’en retrouver assez loin de la pratique courante ­ mais il peut obtenir de ses parrains des attestations d’apprentissage qui auront, dans le milieu de la recherche, mais aussi auprès des praticiens et de la population , la crédibilité de la réputation de celui qui les aura délivrées. Il peut s’autoriser de ces attestations, dont la Régie reconnaît l’authenticité, pour se définir comme « hyperspécialiste.

Son domaine, comme hyperspécialiste, est le champ de la médecine discrétionnaire, celle dont le coût n’est pas pris en charge par la société. la voie de la médecine expérimentale et de l’entrepreneuriat. Comme hyperspécialiste, il peut vendre ses services comme il veut, à qui il veut, dans le volet discrétionnaire de la santé.

Concurremment, il peut décider de poursuivre des études doctorales et se qualifier un jour à son tour à son tour comme maître de recherche. Il ne perdra pas pour autant son statut d’hyperspécialiste. Le maître de recherche qui agit comme hyperspécialiste a simplement une crédibilité supplémentaire et va normalement exiger des honoraires plus élevés. Il y a donc un plan de carrière gratifiant et possiblement taillé sur mesure pour l’hyperspécialiste. Il doit seulement comprendre qu’Il est en sursis.

En sursis que la recherche dont il tire son expertise arrive a maturité et que cette expertise qu’il vend ne devienne monnaie courante et soit donnée. Comment les choses vont-elles se passer en pratique ? Un recherche prometteuse qui se développe donne lieu à des applications expérimentales pratiques qui ne sont pas disponibles dans le noyau de la santé gratuite et des hyperspécialistes les offrent d’abord contre rémunération. Quand l’efficacité de ces traitements ne fait plus de doute ­ et s’ils peuvent être utiles à un nombre significatif de patients – le choix est soumis au verdict populaire que la Régie en prenne le coût en charge. Tôt ou tard, c’est la décision que prendra le consensus populaire.

Quand la Régie de la santé décide d’assumer le coût du traitement que vendait l’hyperspécialiste, on parle toujours, dans un premier temps, d’un paiement à l’acte et quiconque offre ce traitement peut en réclamer le paiement à la Régie, à condition d’avoir été certifié avec succès pour l’offrir. L’hyperspécialiste qui en est familier depuis longtemps n’aura sans doute aucune peine à obtenir sa certification pour le faire, mais cette technique devenue courante va immédiatement faire l’objet d’un module de formation et être ajoutés au cursus de la spécialité dont elle est proche.

Non seulement les nouveaux spécialistes l’apprendront et seront certifiés pour la dispenser, mais elle fera sans doute rapidement l’objet d’un module de mise à jour , la rendant accessible à TOUS les praticiens de la spécialité. L’hyperspécialiste qui s’est voulu entrepreneur se retrouve dans une situation de très vive concurrence

Pire, il est bien possible que cette technique désormais acceptée puisse se rattacher à l’une des spécialités pour lesquelles le patient a son spécialiste payé par capitation. En ce cas, dès que l’expertise requise a été transmises aux spécialistes dans le cadre de leurs mises-à-jours annuelles, l’appliquer au besoin devient leur responsabilité et la Régie cesse de payer à l’acte pour ce traitement auquel chaque patient est censé avoir accès gratuitement. L’hyperspécialiste n’a plus aucun marché.

Dramatique ? Pas vraiment, puisque l’hyperspécialiste est intégré au système de recherche et que, lorsque prend fin la rente de situation lucrative que lui donnait son monopole d’une connaissance qu’on disait expérimentale, mais qui devenait jour àprès jour plus triviale, il y a longtemps que sa recherche devrait lui avoir permis de mettre au point d’autres technique , plus innovatrices, pour lesquelles la petite minorité qui sont atteints d’affections que ne prend pas en charge le volet gratuit de la santé constituera une nouvelle clientèle tout aussi intéressante.

C’est bien ce qu’on attend des hyperspécialistes comme du système de recherche : qu’ils cherchent, qu’ils trouvent et qu’ils passent à autre chose.

Pierre JC Allard

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