66. Essentiel et superflu

L’hôpital est le milieu médical type où tout doit être disponible pour guérir et où, dans le respect des droits des patients, toute autre considération devrait être secondaire à l’efficacité du traitement. L’hébergement – la fonction d’hospitalité dont cette institution tire son nom – n’existe donc en principe, à l’hôpital, que pour favoriser le traitement en permettant une attention constante, des soins ininterrompus et des réactions instantanées.

En réalité, la situation est bien ambiguë, car respecter les droits du patient implique de respecter sa décision de privilégier parfois son « mieux-être » à la guérison elle-même, situation dont l’euthanasie est le cas-limite emblématique. Bien avant qu’on en arrive à ce moment de vérité, toutefois, le désir de mieux-être peut déjà vouloir s’exprimer au quotidien par des suites spacieuses, des télévisions, des téléphones, des droits de visite à toute heure, des repas apportés de l’extérieur, etc., toutes choses qui peuvent entrer en conflit avec les exigences du traitement et, surtout, avec les exigences de la gestion efficace d’un lieu de santé.

Il n’y a pas de solution parfaite à ce problème, parce que l’on ne peut pas affirmer que la valeur thérapeutique des éléments de mieux-être eux-mêmes soit nulle, seulement que cette valeur n’est pas constante et qu’on en ignore l’importance relative à celle des traitements formels. Il faut donc négocier.

Le système a réagi à cet équivoque désir de bien-être, en créant dans l’hôpital des blocs de chirurgie, d’urgence et de traitements intensifs où la priorité est exclusivement accordée au médical, laissant le reste des espaces dans une zone floue où l’on ne sait plus toujours si l’accent est mis sur la guérison ou sur le confort, voire l’ostentation.

L’ostentation, ce qui ouvre une boite de Pandore, car le mieux-être ne s’oppose pas qu’à la guérison et au bon ordre, mais aussi au principe sacré d’une médecine gratuite et universelle pour tous. Principe à défendre de haute lutte, car on sait bien que, même si chacun professe de vouloir l’égalité pour tous, personne ne veut jamais qu’être l’égal de celui qui est immédiatement au-dessus de lui dans la structure hiérarchique du pouvoir et de la richesse.

Quand on veut l’égalité, on doit donc composer avec la nature humaine. Dans le système de santé, on atteint un modus vivendi en offrant également à tous tout ce que l’on peut rendre surabondant et en faisant l’effort social de rendre surabondant tout ce qu’on peut de ce qu’on juge essentiel, mais en renvoyant vers l’économie de marché, pour être vendu au plus offrant, tout ce qu’on considère superflu. Le mieux-être, hélas, n’est pas essentiel. La vie nous prouve à tous, chaque jour, qu’on peut vivre sans lui.

Maintenir l’équilibre à l’hôpital entre les exigences des traitements et la logistique de mieux-être, celle-ci incluant l’hébergement et les soins, n’est donc pas une question anodine : c’est le premier défi. C’est cet équilibre qui définit concrètement le partage entre ce qui est médical, considéré comme essentiel et objet d’une promesse de gratuité et d’universalité et le reste, qui peut simplement être vendu, comme tout produit d’une économie de marché. On relève ce défi dès que le principe est admis de cette distinction entre le médical et le reste et que se créent dans le système hospitalier deux espaces. Le premier, médical, où règne l’égalité et l’autre, de pur bien-être, où la richesse reprend ses droits.

Les conséquences en apparaissent immédiatement dans l’aménagement de l’hôpital lui-même. On verra à ce que les facteurs de confort n’empiètent pas sur l’espace essentiel aux traitements – et une abondance de personnel infirmier permettra d’élargir la notion de traitement intensif et son espace réservé – mais acceptons d’emblée qu’il y aura, dans un hôpital, des pavillons luxueux et d’autres éléments non-médicaux qui accompagneront les besoins de la santé et seront pour les nantis.

On respecte le principe de la médecine gratuite et universelle en s’assurant que celui dont la condition l’exige ait bien à son chevet une ressource qui ne pense qu’à lui. Il l’a en toute priorité, mais cela acquis, celui qui veut s’offrir aussi ce service, non parce qu’il en a médicalement besoin à tout prix, mais pour son simple bien-être, n’en est pas privé. Pourquoi, quand il est malade, serait-il automatiquement privé des avantages que sa richesse pourrait lui apporter ?

Rien ne s’oppose à ce que le patient bien nanti paye le prix d’une chambre à un seul patient et pour le privilège d’avoir aussi à son chevet une ressource infirmière juste pour lui, pendant que joue la musique douce qu’il aime et qu’on lui donne à manger ce qu’il préfère de ce que son pauvre corps peut encore consommer. Le principe est sauf, car médicalement, il aura les mêmes traitements et on ne prendra pas son pouls plus souvent que celui des pauvres

Ceux qui ne veulent pas qu’il en jouisse prétextent que, ce faisant, il réduit d’autant les ressources disponibles pour ceux qui en auraient « plus besoin » que lui. Mais comment défendre cet argument, quand c’est le consensus populaire qui, en fixant les limites de la santé universelle, a fixé du même coup le seuil à partir duquel ce « plus besoin » cesse d’être significatif, pour devenir purement subjectif ?

La réalité, c’est que dans une société où c’est le travail/compétence plutôt que la valeur monétaire qui détermine la rareté relative des choses, on peut assurer la surabondance qu’on veut, en faisant des choix qui ne se traduisent finalement que par des heures de plus de travail, pour quelqu’un qui autrement aurait des heures de plus de loisir Pourquoi refuser que, équation simplifiée, celui qui veut cette chambre privée paye le salaire des travailleurs qui ne demandent qu’à la construire ?

Il est important, dans une société entrepreneuriale, de pouvoir penser que, si l’on a bien travaillé, on pourra, au moment où l’on se sentira le plus démuni, avoir ce petit quelque chose en plus, ce superflu que les autres n’auront pas. Hors et sauf l’essentiel, le luxe aura sa place.

Pierre JC Allard

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