70. Des soins à domicile

On est malade, on est faible. La première réaction instinctive est d’y chercher remède, mais il s’y mêle le vu que ce remède vienne à soi. On voudrait être pris en charge et pouvoir simplement s’abandonner aux traitements et recevoir des soins. Idéalement, chaque malade, comme un roi dans son château, verrait venir à lui sur demande toute une brigade de thérapeutes divers. Un rêve aujourd’hui encore irréalisable, car la maladie est encore si présente parmi nous qu’il est douteux que tous les bien-portants du monde suffiraient à donner ce service à tous les malades.

Les ressources médicales humaines et matérielles dont on dispose ne permettent pas de généraliser les traitements à domicile. Dispenser des traitements à la chaîne est plus efficace ; il y a économie de moyens et donc un meilleur service pour tous, si chacun va vers les traitements : c’est la médecine ambulatoire. Si les patients ne sont pas mobiles, il faut penser cure fermée, ce qui permet, en rassemblant les patients, d’en faire plus pour chacun eux avec les ressources qu’on a que s’ils étaient disséminés par monts et par vaux. Si une vigilance est requise, même seulement intermittente, il est clair aussi qu’on surveille surveille mieux et à meilleur coût si on regroupe ceux qu’on doit surveiller.

Médecine ambulatoire ou en cure fermée, mais le rêve est toujours là, cependant, de la médecine chez soi. Personne ne pense à des transplantations cardiaques sur le canapé du salon, mais OUI il est possible de fournir certains soins à domicile. Des ressources infirmières et des préposés aux soins peuvent assurer le maintien à domicile pour les malades qui n’ont besoin que de traitement ponctuels, les convalescents, les handicapés, les vieillards et les malades chroniques. Les ressources peuvent être itinérantes ou en résidence chez le patient. Le système fait aujourd’hui quelques pas dans cette voie. est-ce une évolution souhaitable ?

Voyons d’abord comment concrètement cette approche peut fonctionner. Une ressource infirmière ou un préposé aux soins intervient au domicile du patient et fait ce qui doit être fait, sous la surveillance périodique du médecin du patient et celle occasionnelle d’un spécialiste approprié, souvent un gérontologue. Si on est dans le volet discrétionnaire de la santé, le patient ou son assureur paye les frais encourus comme convenu et tout est dit. Si on est dans le volet de la santé gratuite et universelle, une prescription est émise et c’est l’État qui prend la facture.

Si c’est l’État qui paye, l’intervention a lieu en exécution d’une prescription du médecin ou du spécialiste. Ce dernier peut demander à l’hôpital du lieu qu’on assigne à son patient une ressource infirmière, mais celui-ci garde le droit de faire appel à un infirmier autonome de son choix dont le coût sera pris en charge par la Régie selon le selon barème établi. L’Infirmier, sous sa responsabilité, peut déléguer des tâches à un préposé, dans les limites que permettent les normes déontologiques. Le patient est satisfait et tout le monde y gagne tout le temps. FAUX.

FAUX, car cette solution, en effet, n’est rentable que si le patient souffre d’une perte d’autonomie qui rend le traitement ambulatoire impossible mais n’est pas si sérieuse qu’elle interdise de le laisser seul sans assistance et sans surveillance. C’est dans cet intervalle assez étroit et qu’il faut bien délimiter, qu’est suffisante et satisfaisante une intervention infirmière qui sera uniquement ponctuelle, courte et peu fréquente. Autrement, tout le monde y perd. L’individu, mais aussi la collectivité.

L’individu, d’abord, car si on mésestime l’autonomie relative du patient, on a au mieux une carence de soin et les effets nocifs de la solitude, au pire le risque d’un incident ou d’un accident, parfois fatal. L’État qui favorise les soins à domicile sous prétexte d’améliorer les services et de satisfaire le client, ne le fait souvent en réalité que pour esquiver la responsabilité de rendre certains services et réduire les coûts. Or, dès que pour y arriver il triche sur la notion d’autonomie, même cette économie est factice.

Quand l’État prétend économiser par le maintien des patients à domicile, il ne nous dit pas que, si le patient n’est pas véritablement autonome, les coûts pour l’État ne sont diminués que parce que l’on a escamoté une énorme part des véritables coûts. Héberger, nourrir, blanchir, garder, distraire chaque patient et lui assurer des soins de qualité à son domicile entre deux passages d’une ressource externe n’est pas gratuit. Quelqu’un doit payer cette nourriture, ce loyer, cette aide domestique et tous ces frais afférents auxquels ne fait que s’ajouter en complément les coût de la ressource externe. Ce sont le patient, ses proches, ses ayant droits qui écopent de la plus large part des coûts globaux de son maintien à domicile.

Cette prétendue économie réalisée par l’État par le maintien des patients à domicile équivaut donc à réduire les dépenses à un poste budgétaire dont l’État est directement responsable ­ la Régie de la santé – en les imputant hypocritement aux particuliers eux-mêmes et en grevant d’une charge bien plus lourde les ressources de la collectivité tout entière ! C’est une arnaque perpétrée sur les innocents, car entretenir chaque patient chez lui ne peut être que bien plus onéreux, en argent et en labeur, que la fourniture des services équivalents à un groupe en résidence commune: il y a des économies d’échelle à réaliser.

On va mettre fin à l’engouement pervers pour les soins à domicile et n’y avoir recours que dans les cas exceptionnels, dans cet intervalle précis où la mobilité est restreinte mais pas trop. Si un patient insiste demeurer chez-lui et qu’une prescription médicale atteste que cette solution contribue significativement à son bien être – et même indirectement à sa guérison ! – il n est pas exclus que le système puisse parfois y consentir, mais il faut être bien conscient que fournir des soins à domicile n’est pas, à services égaux, une économie pour la collectivité: c’est un luxe.

Pierre JC Allard

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