Comte-Sponville. L’athée fidèle 1

YAN BARCELO

Après avoir lu le brûlot de Michel Onfray, son Traité d’athéologie, j’ai entrepris la lecture d’un autre livre « athéologique », L’Esprit de l’athéisme, Introduction à une spiritualité sans Dieu, d’Albert Comte-Sponville.

Voilà un ouvrage beaucoup plus substantiel que celui d’Onfray (dont j’ai été fort déçu). Mais je lui trouve des failles importantes.

Comte-Sponville propose un « athéisme fidèle », c’est-à-dire la position d’un homme qui, ayant perdu la foi dans les propositions religieuses et spirituelles chrétiennes, n’en demeure pas moins fidèle aux valeurs et vertus héritées de ces propositions. Comme il l’écrit, « la fidélité, c’est ce qui reste de la foi quand on l’a perdue ».En bref, il s’agit d’une sorte de christianisme, mais sans Dieu et, surtout, sans l’Église.

Il ne se contente toutefois pas de faire table rase, ce que fait Onfray. Il propose un autre chemin, une « spiritualité athée » aux accents fort authentiques et qui s’apparente à la spiritualité zen bouddhiste. Il appuie son propos sur quelques expériences « mystiques » qu’il a connues et qui ont le même caractère que l’expérience du kensho, véhiculée dans le zen. C’est-à-dire un moment d’illumination où l’être du monde se dévoile dans sa totaleainsité immédiate, où les frontières de l’ego se dissolvent pour laisser place à la vision de notre unité totale et indissoluble avec tout. À un tel moment de dévoilement se greffent des perceptions  très fortes de plénitude, de sérénité, de présence immédiate de l’éternité, de lien à l’absolu.

En un mot, c’est tout le programme bouddhiste de l’illumination que propose Comte-Sponville, mais en faisant l’économie de tout le corpus religieux et métaphysique que le bouddhisme traîne forcément. Le vocabulaire demeure occidental et résolument tourné vers l’héritage philosophique et religieux chrétien : on ne parle pas de compassion, mais bien d’amour ; on ne parle pas de dharma, mais de loi morale; on ne parle pas de l’illusion de la réalité, mais de justice sociale.

Son livre s’article en trois grands moments. Dans le premier, il remet en question le bien-fondé des religions; dans le second, il remet en question la croyance en Dieu; dans le troisième, il propose son programme spirituel et mystique.

Il y a dans tout cela quelques failles fondamentales. La plus importante, à mon sens, est de se méprendre sur l’impulsion essentielle de la religion et de la spiritualité. Il croit que cette impulsion est fondée dans la figure illusoire de Dieu et dans l’espérance, tout aussi illusoire, que porte cette figure, c’est-à-dire l’attente d’un monde meilleur et parfait qui va nous consoler des brutalités et de l’imperfection de celui-ci.

Tel n’est pas, je crois, l’impulsion originelle des religions. Cette impulsion, elle provient de la simple station de l’homme dans l’existence, dénué d’orientation claire, et surtout, nu et totalement ignorant devant le grand inconnu de la mort. La question fondamentale des religions n’est pas Dieu ou non-Dieu; la question fondamentale est la mort ou l’immortalité.

S’il y a la mort, si celle-ci est radicale et définitive, alors tout le sens de la vie, de sa valeur morale et spirituelle, sont remis en question. Plus encore, se dissolvent. Or, toutes les religions et spiritualités ont répondu que la mort n’est pas la fin. Que « les choses » continuent au-delà, pour le meilleur et pour le pire. Toutes les religions ne croient pas en Dieu. Comte-Sponville indique à juste titre que le bouddhisme, le confucianisme et le taoisme en sont trois exemples évidents. Cependant, toutes les religions croient que la mort n’est pas définitive, que « quelque chose » (âme, esprit, nœuds karmiques) se poursuit, et que cette continuation se fait en réponse aux actions et aux attitudes bonnes ou mauvaises que nous avons manifestées dans notre vie. Dans le christianisme, cette continuité se fait dans les après-mondes du purgatoire et de l’enfer; dans le bouddhisme et l’hindouisme, elle peut se faire dans des après-mondes de dieux ou de démons, ou dans d’autres incarnations sur Terre.

Yan Barcelo

Ce texte reprend celui sur ce site de Yan Barcelo, le 25 septembre 2011

 

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