906. Le premier pas

Le Pouvoir n’acceptera pas de bon gré la réforme d’un ordre social qui a atteint un équilibre « naturel » presque parfait, privilégiant les forts et les nantis en fonction directe de la force et de la richesse de chacun. La plupart de ceux qui comprennent le fonctionnement du Système admettent discrètement que celui-ci va vers sa perte, mais une majorité effective de nos dirigeants se plaîsent encore à penser que le déluge ne commencera que le lendemain de leurs obsèques. Si on veut entreprendre la transformation ordonnée de nos institutions avant qu’une crise financière sans précédent ne nous l’impose en catastrophe, il faudra le faire en opposition au Pouvoir et donc créer d’abord un large consensus contre l’ordre établi.

Qu’on ne rêve surtout pas que ce consensus se bâtisse autour d’un ensemble complexe de propositions comme le Programme pour une Nouvelle Société (Texte 901) ! Ce Programme se réalisera en entier – et sa réalisation progressive marquera les étapes de la transition vers le monde que nous voulons – mais le consensus large qui engagera le processus de renversement du Système n’est possible que s’il présente une seule revendication. Une seule.

Cette revendication doit être extrêmement simple – donc facile à comprendre – et immensément populaire. Il faut que le Système ne puisse la rejeter mais que, l’acceptant, il ouvre la porte à des changements irréversibles. Y a-t-il une revendication qui puisse satisfaire à toutes ces exigences? Oui; c’est celle d’instaurer une véritable démocratie.

C’est au nom de la démocratie et sur le terrain de la réforme des institutions démocratique qu’il faut engager le combat contre le Système et pour une Nouvelle Société. C’est sur ce point seulement qu’il est possible d’établir un vaste consensus contre l’ordre établi. Pourquoi attaquer le Système sur ce front plutôt que sur celui du travail/revenu, de la justice ou de la santé? D’abord, pour deux raisons d’opportunité:

1. de tous les changements nécessaires, c’est celui de la réforme des institutions démocratique auquel le Système aura le plus de mal à s’opposer et, au contraire, celui auquel toute la population se ralliera le plus aisément, une immense majorité des gens n’ayant plus confiance aux politiciens ni à la politique traditionnelle et ne demandant pas mieux que d’en changer;

2. Le Système prenant pour acquis la pensée unique, la primauté au business et des gouvernements à sa solde, une action populaire pour modifier les règles du jeu politique n’entraînera pas la levée de boucliers rapide et la répression dure auxquelles donneraient lieu, par exemple, une réforme de la politique financière ou une tentative même timide de redistribution de la richesse. Instaurer une véritable démocratie, c’est prendre le pouvoir par surprise, peut-être même sans coup férir.

Qu’est-ce qui permet de penser que l’on puisse réussir ce coup de force? la conjoncture de deux faits dont résulte une situation explosive. Le premier de ces faits, c’est que la démocratie a été si ostensiblement mise au rancart que tout le monde peut constater qu’elle n’existe plus; le second, c’est que la population a été si totalement conditionnée à vouloir passionnément la démocratie que le Système s’est ainsi piégé à ne pouvoir la lui refuser. Examinons ces points dans l’ordre.

D’abord, la démocratie n’existe plus. La « démocratie représentative parlementaire » que nous avons a rompu avec l’idéal du citoyen se prononçant sur les grandes orientations de la société et confiant à ses représentants le mandat de réaliser ses voeux. Ce que nous avons, désormais, c’est une structure politique pseudo-démocratique à trois volets d’importances bien inégales.

En première ligne de la pseudo-démocratie actuelle il y a le député, devenu désormais sans importance réelle. C’est pour lui que l’électeur vote et c’est lui, en principe, le représentant de l’électeur . En fait, cependant, l’électeur doit voter à la fois pour un candidat député et un programme de gouvernement (parti); il choisit donc, la plupart du temps, de sacrifier celui-là à celui-ci, votant pour le parti qu’il préfère sans égard à la personnalité du candidat. En ceci il a bien raison, car le député élu n’aura jamais le moindre mot à dire dans le processus de gouvernance; mais le résultat en est que le citoyen ne sent plus vraiment représenté par celui-là même auquel il a accordé son vote et que le député, déjà privé de pouvoir, n’a même plus la légitimité d’un mandat populaire réel.

En deuxième ligne, il y a les partis politiques. Ce sont eux qui ont la mission de réunir en un tout cohérent et de formuler de façon crédible les programmes entre lesquels une société démocratique devrait choisir. S’en acquittent ils? Dans la réalité, le Système tend vers l’existence de deux (2) partis seulement, tous deux aussi près du centre que possible et donc interchangeables. Les tiers partis? Un tiers parti, même naissant à la marge, ne peut accéder au pouvoir que s’il tend rapidement vers le centre et assimile, investit ou détruit l’un des deux partis traditionnels.

Ainsi on a vu au Québec l’Union Nationale remplacer les conservateurs puis le Parti Québécois remplacer l’Union Nationale. A Ottawa, on voit le Reform remplacer le Crédit Social dans l’Ouest, puis devenir l’Alliance pour supplanter les Conservateurs fédéraux dans l’Est… recréant le bipartisme souhaité. Ce bipartisme et cette similitude des options offertes permet de garder l’apparence de la démocratie. En fait, elle enlève toute possibilité de choix à la population. L’électeur doit choisir entre bonnet blanc et blanc bonnet.

En troisième ligne, derrière les députés-poteaux totalement inutiles et les partis interchangeables qui n’offrent que le choix entre deux visages de leaders, il y a le vrai pouvoir politique: un fonctionnariat inamovible et qui ne rend de comptes à personne. Ce fonctionnariat poursuit, quels que soient les élus, la réalisation d’un seul et même programme de gouvernement: l’agenda néo-libéral de l’hyper-pouvoir financier. On maquille cet agenda en bleu ou en rouge, mais nul ne le remet en question.

Cette structure à trois volets dont le troisième est occulté n’a de la démocratie que le nom et le peuple en est bien conscient. C’est à cette structure pseudo-démocratique que, selon un sondage de l’Actualité publié il y a quelques années et qui a fait grand bruit, 96% de la population ne fait plus « entièrement confiance »… Elle a bien raison !

La population a bien raison de penser qu’elle n’est pas vraiment partie prenante des décisions politiques qui sont prises et elle sait bien, aussi, que ce n’est pas en faisant le constat des échecs aux quatre ans qu’on vit la démocratie. La démocratie, ce serait que la population puisse CHOISIR les orientations de notre société, assurer un suivi constant des efforts qui sont faits pour atteindre ces buts et, si besoin est, intervenir rapidement pour corriger le tir. Ce n’est pas la situation qui prévaut et la population le sait.

Je ne me croirai en démocratie que lorsque je pourrai censurer un Ministre des Finances qui contrôle la Banque du Canada… ou voter le limogeage d’un gouverneur de la Banque du Canada qui décide de freiner la croissance et de mettre des milliers de travailleurs en chômage pour assurer un quart de un pour cent (0,25%) de plus en intérêt aux mieux nantis de la société. La démocratie, c’est de mettre en place, pour contrôler l’État, cette même imputabilité (accountability) dont on fait si grand cas dans le secteur privé.

Nous ne vivons plus en démocratie. Ce qui crée un défaut dans la cuirasse du Système, toutefois, ce n’est pas tant que la démocratie soit absente que l’impossibilité de concilier la réalité quotidienne d’un contrôle quasi absolu de la société par une majorité dominante identifiée et unie par sa possession de la richesse avec la notion idéale de démocratie qu’on a depuis si longtems inculquée à la population.

Pour gagner dans les esprits son combat idéologique contre le communisme et le fascisme – et s’assurer ainsi un soutien large de la population – le capitalisme ne pouvait evidemment pas faire un credo motivant de l’injustice et du laissez-faire! Le Système a donc cherché, astucieusement, à rendre d’abord interchangeables les notions de liberté, de libre-entreprise et de démocratie, puis à « vendre » (depuis les années « 30 !) la démocratie comme la seule forme de la liberté et la libre entreprise néo-libérale comme une conséquence indissociable de la démocratie.

La « vente » a été bien faite. Le Système a réussi a créé un consensus pour la démocratie et à internaliser pendant longtemps le soutien au capitalisme sous couvert d’une dévotion infinie à la démocratie, chaque « démocrate » se sentant l’obligation morale de soutenir spontanément et sans contraintes externes la structure du pouvoir néo-libéral. Mais cette dévotion à la démocratie est une arme à double tranchant.

Quand la population découvre les failles de notre démocratie – comme c’est le cas présentement – c’est portée par tout l’enthousiasme pour les valeurs démocratiques dont on l’a gavée depuis des décennies qu’elle peut décider de corriger les « failles » de la démocratie. Elle peut le faire avec passion et une grande innocence, sans même se rendre compte que ces supposées « failles » de la démocratie sont en réalité (dissimulés derrière la façade démocratique de l’édifice social qu’on lui a construit)les piliers même de la structure néo-libérale d’exploitation hypocritement maintenue par le Système, .

Le Système serait bien mal à l’aise d’expliquer que ces failles de la démocratie n’en sont pas vraiment… Le tenterait-il, d’ailleurs, que la population ne pourrait ni ne voudrait suivre les méandres du raisonnement cynique qui voudrait la convaincre que la démocratie n’a pas cette valeur absolue qu’on lui a prêchée. Confronté à une volonté de réforme démocratique, le Système, empêtré dans sa Novlangue et son double langage, ne pourrait pas battre efficacement le rappel de ses troupes et empêcher une réforme des institutions démocratiques qui va si évidemment dans le sens de ce qu’il semble avoir toujours préconisé.

Que se passera-t-il si un large consensus s’établit et qu’on procède rapidement à une réforme des institutions démocratiques? L’instauration d’une véritable démocratie détruira le Système. Une réforme de la démocratie qui rend le pouvoir diffus et transparent – au palier du contrôle de l’application de la décision comme à celui de la prise de décision elle même – porte un coup mortel au Système. Fatal, parce que la corruption systématique qui est l’arme jusqu’ici imparable du néo-libéralisme s’en trouve mise hors d’usage et que, sans cette arme, le Système s’effondre au premier revers.

Aujourd’hui, quand le Système perd une bataille, il refait rapidement ses forces par « l’adjonction des compétence », s’attachant par des présents et des promesses ceux de ses adversaires qui, en remportant sur lui une victoire partielle, ont prouvé qu’ils valaient le prix d’être acceptés dans la majorité dominante. (L’Église et les syndicats sont de ces alliés naturels du changement dont le Système s’achète souvent l’appui circonstanciel). Le Système , ainsi se transforme aussi peu qu’il le faut mais perdure. Dans une situation transparente, cette régénerescence continue qui exige une sélection sévère et discrète devient impossible; quand il faut soudoyer tout le monde on ne peut plus efficacement « convertir » personne. Notre société pourrait jouir d’une période de grâce.

Seulement une période de grâce? Hélas oui, car la nature humaine ne changera pas si vite. La corruption – qui constitue avec la violence les deux pôles de l’iniquité – reviendra vite; elle reviendra aussitôt que l’ingéniosité humaine aura trouvé de nouveaux moyens d’utiliser à mal escient les nouvelles normes établies . Instaurer une Nouvelle Société, ce n’est donc pas créer l’horloge qui ne retardera plus; c’est seulement remettre les pendules à l’heure. Cette perspective devrait-elle nous amener à renoncer au combat? Certes pas, car ce sont ces périodes de grâce qui font évoluer l’humanité.

La phase constructive de la la Révolution Française, par exemple, n’a duré qu’environ 3 ans. Cependant, la mise à jour des institutions à laquelle elle a donné lieu à été globale, profonde, durable et nous en vivons encore les effets. Abattons le Système, et quelques années de vraie démocratie permettront que le levain des idées nouvelles agite la pâte sociale. Quand se terminera la période de grâce et que les forces de l’inertie figeront à nouveau la société dans un moule, ce sera dans un moule nouveau. Imparfait, bien sûr, mais bien supérieur à l’ancien parce que mieux adapté aux exigences de la technologie et de l’évolution des moeurs.

Un pouvoir démocratique aura eu la chance de mettre en place les reformes qui s’imposent dans les domaines du travail, de l’éducation, de la justice, de la santé, de la fiscalité etc. et nous vivrons dans une Nouvelle Société. Cette société sera plus juste et plus libertaire. Elle sera même, on l’espère, un peu moins imperméable au changement, ce qui serait un petit pas en avant bien important dans le cheminement de fond qui d’une société à l’autre, conduit l’humanité vers sa destinée.

Il nous faut une période de grâce et c’est sur le terrain de la réforme de la démocratie qu’il faut engager le combat pour l’obtenir. Il faut le faire sur ce terrain parce qu’une très large majorité de la population (proportionnelle au nombre de ceux qui n’ont plus confiance aux politiciens) VEUT un changement du système politique. Le consensus nécessaire est déjà là. Il s’agit de le réveler et de l’encadrer. Il s’agit, surtout, de résister aux agents provocateurs qui feront tout pour briser ce consensus en tentant d’y joindre des conditions.

Si nous voulons que le concept de démocratie fasse l’objet d’un consensus irrésistible, il ne faut rien ajouter à ce concept. Il ne s’agit pas d’exiger une réforme de la démocratie ET l’indépendance du Québec, ni une réforme de la démocratie ET une redistribution des revenus; il s’agit d’exiger une réforme de la démocratie et rien de plus. Quand nous vivrons en démocratie, nous déciderons démocratiquement de ce que nous voulons faire. On peut parler de « parti » pour encadrer ce consensus, mais il ne faut pas penser à un parti traditionnel, avec un programme et une plate-forme électorale, seulement à une alliance volontairement précaire qui transforme en compagnons d’armes, pour la durée des hostilités contre le Système, des forces qui défendent généralement des visions opposées de notre avenir.

Comment faut-il réformer notre démocratie? J’invite tous ceux qui se veulent des agents de changement à lire ou à relire la Section 6 de ce site. La proposition qui y est décrite de « démocratie contractuelle » (DC) a le double mérite d’être « partisanemment neutre » et de recueillir l’adhésion d’une large majorité de la population. Ce sont les conditions initiales d’un éventuel consensus.

La DC est « partisanemment neutre », parce qu’elle change les règles du jeu (en apportant un contrôle plus efficace des gouvernants par la population) mais ne sert ni ne dessert les intérêts d’un parti quelconque. Elle n’est ni de gauche ni de droite, n’apporte pas d’avantages à l’une ou l’autre des forces politiques traditionnelles, et n’empêche en rien que MM. Bouchard, Chrétien, Charest ou tout autre politicien conserve le pouvoir ou y accède; elle exige seulement que celui qui sera élu respecte ses engagements. Est-ce trop demander?

Il semble que non, puisque, selon une enquête formelle réalisée par la firme SONDAGEM (Texte 606), 73 % de la population est d’accord avec le concept de la DC et plus de 80% des gens en acceptent les mécanismes concrets d’application. S’il est largement diffusé, le concept de la DC peut faire l’objet d’un consensus. Les textes suivants porteront sur une STRATÉGIE de diffusion du concept de la DC menant à son application concrète et sur une structure d’encadrement logistique qui puisse gérer cette stratégie sans vouloir faire main basse sur le concept au profit d’une minorité.

Pierre JC Allard

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