Allergissimo

allergie

Certains voient toute leur vie – à ne rien faire – défiler devant leurs yeux avant de mourir en se résignant, moi je vois la mienne stagner dans un Kleenex chaque année, une fois la floraison arrivée. Éternuer, c’est comme accoucher. Je ne sais pas vraiment combien de parcelles de moi ont insidieusement été données en offrande au Dieu Printemps et je refuse tout test de paternité. Merci. La vérité n’est pas ailleurs, mais dans un mouchoir.

Pour ma part, la saison des amours ne se résume en aucun cas à un cortège de mini-jupes, de poussées impromptues de testostérone et d’inflation de la pédophilie. De plus, je ne possède pas en moi le romantisme prêt à l’emploi nécessaire à n’importe quel préliminaire à caractère bucco-génital et puis ce rituel chimique ne vaut pas les yeux rouges sang, les inondations nasales et la gorge irritée hérités d’un pique-nique sans lendemain sous un platane centenaire. Mon amour à moi s’appelle antihistaminique, mais rien ne nous a été épargné avant de convoler ensemble. Les couples mixtes, c’est toujours mieux à la télévision !

Avant de vivre une passion méritée, il fallait en passer par mon ennemie héréditaire, voire naturelle : la pharmacienne. Force est de constater que son ventripotent et haletant alter-ego refusait de me servir, prétextant discourir de la pilule avec sa clientèle à poitrine plutôt que se préoccuper de mes problèmes morveux. Bis repetita, l’année suivante, lui m’ignore, elle me fixe et me voilà face à face avec la liane à la chevelure brune et tressée immatriculée Philomène, qui me présente un sourire aussi chevalin qu’accidenté en guise de fin de non recevoir. Non, on ne juge pas sur le physique, jamais. Soyons corrects. Disons qu’il ment rarement…

La mi-mai était le théâtre chaleureux de notre remake de règlement de comptes à OK Corral, sponsorisé par l’assurance maladie, bien sûr. Elle, maintenue en équilibre par sa camisole de force et moi nageant dans mon survêtement à pressions. La pharmacienne et moi nous connaissions depuis l’époque de mes premiers préservatifs à 1 franc, et là déjà, elle essayait de m’arnaquer sur le produit tel un vulgaire marchand de tapis. Non assistance à personne en danger vous dis-je. Les fameuses protections en latex n’étaient jamais sur le présentoir mais insidieusement cachées à l’abri des regards et des bourses les plus modestes. Il y avait bien un ou deux posters écornés sur les murs parlant de prévention, mais l’humanisme en restait là.

Lorsque je faisais un scandale sur mon droit au safe sex à 14 ans, la liane rachitique s’empressait de partir en réserve d’un pas aérien, le nez en avant, pour me faire taire jusqu’à mon prochain coup de foudre entre les jambes. Quelques minutes plus tard, revenant avec la prétention d’une détentrice de numérus clausus, elle me balançait lesdits préservatifs négligemment sur le comptoir fissuré comme pour me demander de quitter les lieux et fissa! Par ce geste de dédain, elle déclara à mon endroit une guerre que Doctissimo et la vente en ligne, lui feraient perdre d’ici peu.

Plus les années passaient plus elle me regardait d’en bas, persuadée que je venais compléter ma collection de capotes low cost. Nous nous étions donc convertis à l’euro et elle partait instinctivement vers la réserve plus lentement que jamais – la perspective de devenir une Catherinette la rongeait à vu d’œil – d’un pas enraciné. Aux alentours de la pharmacie la mode était plus aux virages qu’aux lignes droites, elle en payait ainsi les conséquences. Bref, en revenant sur ses empreintes, elle comprit que je n’avais rien demandé après l’énonciation hypocrite de mon bonjour. Un peu confuse, mais pharmacienne tout de même, elle se décida à prendre mon ordonnance, puis à bavasser sans raisons sur la pluie, le beau temps et les antihistaminiques.

Soit, j’en prenais acte en augmentant le volume de mon casque vrombissant sur mes oreilles, la casquette à l’envers. Devant cette image d’Epinal, elle crut bon de prendre l’assemblée à témoin en parlant lentement en petit nègre pour me demander si je comprenais le français et la prescription de l’ordonnance, déjà explicitée par mon généraliste. J’avoue avoir pris un malin plaisir de lui répondre en octosyllabes et en quatrains, tout en lui spécifiant que la marque de médicament n’était pas celle de ma prescription et que légalement elle se devait de me le notifier, même en petit nègre s’il le fallait. Je tournais les talons devant la mesquinerie d’une foule moqueuse et conquise. Mais avant de quitter les lieux, il me fallait réhabiliter une vérité, voilà quelle était-elle, concernant les préservatifs, si je ne me fournissais plus chez elle, la pharmacienne, c’était parce que le distributeur lui au moins, était plus silencieux qu’ignorant.

Ps: Tout ça pour dire chers lecteurs, qu’Explicite lyrique et sans complexe aura un peu de retard car je perds en ce moment même l’usage de la vue, de mon système olfactif, sans oublier que je renâcle plus bruyamment comme le dernier des clochards.

J’entends déjà les esprits chagrins et pragmatiques parler d’homéopathie et de sensibilisation, mais si je ne peux plus me plaindre de mes petites déconvenues anodines, je serai dans l’obligation de m’en prendre aux grands destins de ce monde…

Cet article a été publié par Sylvain Souklaye sous le titre d’origine:  » Mon ennemie naturelle »

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