Allumer une chandelle, 1 de 2

Yan Barcelo, 10 avril 2010
Ce site de blogues souffre d’un syndrome très répandu, que je suis le premier à exhiber: l’habitude de ne voir que ce qui va mal et de croire que les choses ne peuvent qu’aller mal. Ça devient comme une sorte de torticolis intellectuel, une arthrite des neurones, une calcification des vaisseaux du cœur. Plus encore, on en soutire une forme de confort malsain : on ne se sent vivant que dans la mesure où on est indigné.
Est-ce à dire qu’il n’y a pas de raisons de s’indigner ? Bien sûr que non. Mais malgré tout le pessimisme dont on peut être transi, force est d’admettre que beaucoup de choses vont bien aussi. Pensons à nos routes. On peut être estomaqué par leur mauvaise condition la multiplicité des nids de poule et de dinde. On peut tempêter à juste titre contre le ministère du transport, contre les services de voirie et leurs cols bleus fainéants. Mais il reste une réalité fondamentale : les routes sont en place et on leur fait confiance. Il est très-très rare qu’un chemin soit traversé par une crevasse profonde de 500 mètres ou qu’une autoroute débouche sur un précipice. Imaginez que nos trous de poule se creuseraient à la dimension de cratères volcaniques et que nos services de voirie ne s’en soucieraient pas. Là, on aurait raison de dire que c’est l’enfer.
Eh bien, non. La route tient sous nos roues. On peut filer à 120 kmh sur nos autoroutes sans craindre de foncer tout droit dans des murs de béton. On peut faire confiance aux services publics qui travaillent pour nous. Et cette confiance court plus profondément que toutes nos indignations à l’endroit des nids de poule et des bosses. Si cette confiance n’était pas là, on ne roulerait jamais sur aucune route.
Et c’est la même chose pour nos voitures. Bien sûr, les autos de Toyota ont eu des problèmes d’accélérateur. Mais ça fait plus de 15 ans que je roule dans des voitures Toyota, et je sais implicitement que je peux leur faire confiance. Règle générale, les accidents tiennent plus au manque d’attention ou à l’étourderie des conducteurs qu’à la malveillance des constructeurs.
Bien sûr, il y a tout un pan du capitalisme financier qui a trahi notre confiance. Mais il reste qu’on dépose encore notre argent dans une banque sans trop s’inquiéter et qu’on continue de faire confiance à des courtiers malgré tous les Vincent Lacroix du monde et malgré que ces courtiers tentent parfois de nous passer des « petites vites ». Quant au secteur de l’économie physique, les entreprises manufacturières continuent d’y faire des cuisinières, des tondeuses et une foule de produits qui sont fiables et dont on peut se servir sans danger en usant d’un minimum de prudence.
Je poursuivrai la semaine prochaine en donnant quelques exemples de choses particulièrement inspirantes qui se font juste à côté de chez nous.

16 pensées sur “Allumer une chandelle, 1 de 2

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    11 avril 2010 à 12 12 47 04474
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    L’agriculteur qui faisait son jardin à Pompei devait dire la même chose … l’idée n’est pas d’être pessimiste mais objectif face à la réalité des choses … l’idée n’est pas de faire du renforcement de croyances paranos/religieuses/politiques mais de débattre et comparer pour changer cette réalité objective ..l’idée n’est pas d’être satisfait parce qu’il y a du bitume neuf sur ta route mais de te demander pourquoi tu prends cette route et si elle est nécessaire … l’idée est de sortir du deni de ceux qui veulent perpetuer un systéme où ils sont opprimés mais où ils trouvent réconfort moral en regardant leur char en se disant que c’est déjà pas si mal …

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    11 avril 2010 à 16 04 04 04044
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    @Marc
    Je suis d’accord avec vous.
    Mais ce que je propose n’a rien à voir avec le déni. Je mets simplement de l’avant un petit rappel que, s’il y a toujours un côté du mur à l’ombre, ca veut aussi dire qu’il y en également un au soleil. Je n’aime pas les torticolis intellectuels, ni du côté de l’ombre et du pessimisme forcené, ni du côté de la lumière et de l’optimisme béat.
    Dans la vidéo de l’assassinat par des militaires américains de journalistes, il est certain que les militaires ressortent comme de pauvres types devenus psychotiques. Par contre, ce qu’on a moins relevé, c’est qu’il y a deux bons samaritains qui se sont arrêtés pour tenter de porter secours – et se sont fait descendre. L’humanité est faite, à une extrémité, de ces militaires dévoyés, à l’autre, de bons samaritains. J’aime bien me rappeler à l’occasion que nous sommes partagés, nous les humains, entre ces deux pôles.
    Vous parlez du Vésuve qui n’attend que le moment d’exploser. Je peux vous assurer que j’en suis extrêmement conscient, peut-être plus que vous, parce que ca fait des années que je suis la situation économique et financière de près en tant que journaliste et que j’en ai rendu compte souvent avec force détail sur ce site. Or, la catastrophe à venir ne tient pas seulement à une bande de financiers et de politiciens qui n’ont pas pris leurs responsabilités. Elle tient à une dissolution du tissu moral et intellectuel de toute notre société, comme mes chroniques dans ce blog tentent d’en dessiner les contours, de telle sorte que nous portons tous le germe de la maladie économique qui n’attend que le moment de déferler.
    Mais somme toute, vous savez, jardiner paisiblement, même si l’éruption menace, demeure quand même une belle facon d’occuper son temps… Que notre jardinier ne soit pas particulièrement avisé de jardiner dans le contexte d’une éruption imminente ne me le fait pas moins aimer pour autant.

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    11 avril 2010 à 16 04 27 04274
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    Je suis bien d’accord sur le principe qu’il y a de la beauté autour de nous, et suis moi même souvent éberlué devant la découpe d’une fleur ou la senteur au fond du bois, ce mélange de terre mouillée et de mousse … et je suis entièrement d’accord également qu’il y a du bon dans une bonne fange d’humains et qu’il deviendrait puissament stressant de ne voir que le coté demi vide du bocal …
    On dirait que quand tu écris tes textes tu as un coté romantique et qu’ensuite tu patines dans tes commentaires face à la réalité objective … cette note n’a d’ailleurs rien d’une critique !

    On peut réaliser qu’il y a de la beauté et une certaine harmonie dans notre sphére d’attention mais ces bons sentiments n’ont pas empeché les horreurs actuelles et passées … la connaissance des faits , l’éducation sur comment notre systéme fonctionne sont la seule manière de voir arriver le tsunami qui se pointe, la majorité des gens refusent de lever une oeillére sur leur quotidien en se pensant impuissants et donc resteront tiédes…je ne me sens pas « vivant qu’en étant indigné » pour reprendre tes termes devant l’injustice flagrante du monde, je me sens informé donc en mesure de mieux gérer mon espace et donc être plus autonome face à ce que je perçois comme pression actuelle ou à venir….

    Un enfant sur une montagne de détritus a un sourire magnifique , n’empeche que je ne me trouve pas pessimiste en me demandant pourquoi il est rendu à trier ça pour se nourrir ?

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    11 avril 2010 à 16 04 32 04324
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    « Que notre jardinier ne soit pas particulièrement avisé de jardiner dans le contexte d’une éruption imminente ne me le fait pas moins aimer pour autant. »
    que je l’aime ou que je ne l’aime pas ne change rien à l’équation que si il avait pris le temps de lever la tête il aurait vu le ciel se couvrir …selon ma perception, chacun est exactement à la place qu’il a choisi dans le rôle qu’il se choisit… quand le volcan pêtera, lui sera sous la coulée, pas moi … mais là on joue avec les mots hein ?

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    11 avril 2010 à 20 08 02 04024
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    @Marc
    C’est le grand mystère du mal. Personne – personne! – ne l’a expliqué, ni Bouddha, ni Christ, ni aucun autre. Bouddha a trouvé à s’en départir dans le Nirvana, Christ l’a assumé sur la croix. Mais ni l’un ni l’autre ne l’a « expliqué ». Le mal est lové, insondable, dans les replis de Dieu. Comme le bien, d’ailleurs, qui nous semble évident, mais demeure tout aussi mystérieux. Cependant le bien nous semble plus évident, un peu comme s’il était notre dû, comme une promesse fondamentale qui nous a été fait; et nous sommes tout déroutés quand l’univers ne nous le rend pas, quand ce qui nous revient, c’est le mal. Le mal qui est lové, comme une absence, comme un vacuum, dans les replis du coeur des hommes, peut-être encore plus que dans celui de Dieu.
    Tu dis que le fait d’être mieux informé te permettra de ne pas sombrer sous le tsunami qui vient. Peut-être. Je n’en suis pas certain. Moi, je ne m’attends pas à en être épargné. Beaucoup vont souffrir autour, moi y compris. Et de cette souffrance de perdre tant de choses qui nous étaient si chères, mais que nous méprisions, naîtra peut-être la révolution que plusieurs souhaitent. Mais je ne suis pas certain de ca non plus. Nous y parviendrons eulement si nous trouvons en nous plus de bien que de mal, ce bien avec lequel nous semblons perdre de plus en plus contact.
    Merci pour cette occasion d’échange.

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    11 avril 2010 à 21 09 16 04164
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    Il n’y a aucune garantie que d’être informés nous permettra de ne pas sombrer sous le tsunami qui vient. Mais en ne faisant rien, en se laissant submerger par l’impuissance, c’est certain que ce sont les forces du mal qui vaincront.

    Nous avons le devoir de tenter quelque chose. Il faut créer quelques oasis, quelques poches de résilience. Moi, plus je m’informe et plus je me rends compte qu’il y a beaucoup plus de gens qui semblent allumés que ce que je croyais. Il y a beaucoup de petites chandelles un peu partout et ça donne espoir qu’encore une fois, nous arriverons à surmonter notre côté sombre.

    Nous souffrirons, c’est certain. Mais si nous sommes assez nombreux à conserver un minimum d’humanité et à ne pas sombrer dans le chaos et la barbarie, ce monde pourra survivre. J’ai plus d’espoir aujourd’hui qu’hier. Et c’est un peu grâce à des gens comme vous qui allument une chandelle ici et là pour nous aider à sortir des ténèbres entretenues par les médias traditionnels.

    Merci pour vos lumières.

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    11 avril 2010 à 21 09 23 04234
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    @Yan,
    …que les chose ne peuvent qu’aller mal.
    Ce texte me fait penser à un problème de perception et de références que nous perdons tous.
    À voir ce que je vois, je remercie la Vie d’avoir eu accès à certaines souffrances et d’avoir …des points de repère.
    Nous sommes rendus là… Plus de réelles références.
    La route a des nids de poule.
    Ce qui me rappelle que mon fils s’inquiétait – en Colombie – de sa femme partie pour une journée.
    Les routes là-bas, en montagne, c’est impraticable. Il est arrivé un éboulis qui a bloqué la route. Il n’y a pas de ministère chez qui téléphoner. Les gens ont sorti du bus et ont dégagé la route. Ce qui a pris des heures…
    Je pense à notre système de santé et aux exigences que nous avons. Des milliards! Oui. Mais même 20 milliards de plus n’enlèveront pas les limites de la Vie.
    En ce sens, nous ne pouvons dire que nous n’avons pas accès à un système qui nous aide à bien vivre au Québec. Nous exigeons une sorte d’infini sans plus de références à la réalité. À toutes nos impuissances que l’argent ne pourra jamais régler.
    En ce sens, les générations actuelles ( les plus jeunes) se sont habituées à un mode de vie sans références permettant d’apprécier mais aussi de vivre selon ce qu’on est et non selon ce qu’on nous vend ou veut nous vendre.
    La route est normale. Les nids poules? Un enfer…
    C’est donc un cheminement personnel que d’avoir un point de vue nous permettant d’apprécier… Ce qui ne veut pas dire qu’il ne faut pas se battre pour améliorer les choses. Et voir les nids de poule…
    Cette valse de « visions » a toujours besoin d’être soulignée.
    Quand Helen Keller dit  » Ou la vie est une aventure ou elle n’est rien ».
    C’est là non seulement vivre dans le danger mais dans l’imparfait. Mais de cet imparfait naît souvent de grandes visions et de belles appréciations.
    À se demander si nous alimentons une machine qui a bien du savoir mais peu de vécu….

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    11 avril 2010 à 21 09 26 04264
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    @Thérèse L.
    Et je vous dis à mon tour: merci.

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    11 avril 2010 à 21 09 45 04454
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    @Gaëtan Pelletier

    « En ce sens, nous ne pouvons dire que nous n’avons pas accès à un système qui nous aide à bien vivre au Québec. Nous exigeons une sorte d’infini sans plus de références à la réalité. À toutes nos impuissances que l’argent ne pourra jamais régler. »
    Comme c’est juste. Devant la souffrance et la mort, nous avons fait de la santé un absolu avec lequel nous espérons pouvoir repousser indéfiniment l’inévitable. Mais à quel prix? Et jusqu’à quel point?
    Il est essentiel que la communauté assure des soins à ceux qui en ont besoin et qui n’en ont pas les moyens. Mais la communauté n’a nullement le devoir de garantir la santé et des soins indéfinis à tous.
    Définitivement, Gaétan, vos commentaires montrent que nous sommes souvent syntonisés sur une même longueur d’onde.

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    12 avril 2010 à 8 08 52 04524
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    @Yan : Il y a un proverbe indien qui dit que l’homme posséde deux loups en lui, un doux et un enragé..et qu’à chaque matin qui se léve, tu fais le choix d’en nourrir un..ou l’autre … je croix aux choix .. choix d’avoir peur, devant la vie telle qu’elle est, devant la société telle qu’elle est, peur de mourir, de perdre le si durement acquis, peur de l’inconnu sur lequel on n’a pas de prise… ou choix de respirer un bon coup et se centrer à devenir la meilleure image qu’on peut se faire de soi même … choix d’être maître de son destin ou poupée ballotée par les événements exterieurs …

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    12 avril 2010 à 10 10 22 04224
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    @Marc
    Très bonne image que celle des deux loups. Et j’approuve ce credo. Avons-nous un destin? Peut-être. Et c’est peut-être aussi bien qu’on en ait un. Mais le vrai défi, ce n’est pas tant de le changer. C’est de l’accomplir. Et pour ca, il faut user de beaucoup de discernement et de volonté.

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    12 avril 2010 à 11 11 25 04254
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    Selon ma perception, faut commencer par lâcher la peur …peur du connu ou de l’inconnu, peur de ce que l’on a fait ou de ce que l’on pourrait faire , peur du passé ou de l’avenir, peur de l’actualité et peur de mettre ses certitudes en balance quand de nouvelles données nous apparaissent qui chamboulent notre systéme de pensée.

    La relation entre ce que l’on est et ce que l’on voudrait être provoque la peur. La peur surgit lorsque l’on interprète le fait d’être ce que l’on est en termes de récompense et de châtiment. Je pense que le succés des religions vient de là, non pas que le message original soit faux, mais plus dans la manière dont le message a été détourné et expliqué…

    La peur existe dans le conflit des contraires. Le culte du succès engendre la crainte de l’échec. La peur est le processus de l’esprit qui fait l’effort pour devenir. En devenant bon, on a peur du mal ; en devenant parfait, on a peur de la solitude …c’est la peur de l’inconnu dans sa relation au connu qui l’inspire. La peur est l’insécurité en quête de sécurité.

    Je prétends qu’un esprit libre est un esprit vide, dans le sens qu’il a su se vider de toutes les influences du passé, collectives et personnelles, ainsi que des pressions qu’exerce l’activité du présent, qui crée le futur. Le regard posé à ce moment là sur l’actualité, sur le chemin qu’emprunte le monde n’est plus un regard de peur, mais un regard objectif … et c’est ce que j’appele prendre son destin en main. je vais retourner me faire du café, je pense avoir sauté quelques neurones sur ce post là….

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    12 avril 2010 à 12 12 06 04064
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    @Marc
    La peur est en effet un immense ennemi. Le pire, c’est la peur de la peur, mécanisme qui sous-tend la plupart des névroses.

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    12 avril 2010 à 12 12 24 04244
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    Tant qu’à moi, la peur n’est pas « un enemi », ça fait juste partie du mental comme instrument de survival, de sauvegarde , ça n’est qu’un mécanisme … est ce que tu te crois marteau quand tu en tiens un dans ta main ?

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    12 avril 2010 à 23 11 41 04414
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    @Marc
    Je suis d’accord avec toi. L’ennemi, ce n’est pas la peur, un mécanisme d’avertissement naturel et sensé. L’ennemi, c’est notre soumission à la peur.

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    13 avril 2010 à 1 01 55 04554
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    @ Marc & Yan

    Vous voguez ici peu, a peu mais sûrement, vers une conception bouddhiste du cosmos. Remplacez peur par désir – l’autre pôle du même sentiment – et vous y êtes. Apres, il vous restera à faire la synthèse de cet article et du précédent de Yan… et la chandelle sera devenue un phare

    Aum…

    PJCA

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