BCE: le grand marchandage

Pour mesurer le taux d’inflation et déterminer leur politique monétaire, la Réserve Fédérale US et la BCE ne scrutent pas exactement les mêmes statistiques. En effet, alors que la première préfère analyser le taux d’inflation excluant l’énergie et les denrées alimentaires – par définition volatiles -, la banque européenne prend le chiffre dans sa globalité. Le consommateur effectue certes ses dépenses également sur les produits alimentaires et énergétiques mais des décisions aussi cruciales construites sur des sous jacents aussi fluctuants entretiennent un sentiment et un contexte d’instabilité assez malsains.

L’été 2008 – marqué par la flambée des prix pétroliers – offre ainsi l’illustration parfaite de cette différence d’approche ayant vu la BCE relever ses taux tandis que la Réserve Fédérale poursuivait pour sa part son cycle de baisse entamé un an plus tôt. En réalité, la Fed ne scrutait pas tant l’indice général de son inflation (qui était en très nette augmentation) que les données excluant les matières énergétiques (qui restaient inchangées), voire les anticipations inflationnistes des consommateurs et des entreprises (qui étaient, elles, en pleine décélération). Une hausse des taux américains en cette période charnière – souvenons-nous de la débâcle quelques semaines plus tard en Septembre 2008 – aurait réitéré les erreurs cataclysmiques de 1929 et ce n’est qu’à la faveur d’analyse d’indices excluant l’alimentation et l’énergie que les Etats-Unis ont ainsi pu éviter de tomber dans un tel piège.

Le contexte n’est pas fort différent aujourd’hui – hormis la crise financière qui semble bel et bien derrière nous – car Jean-Claude Trichet a préparé hier les marchés à une prochaine remontée (le mois prochain) des taux européens. Sa « vigilance extrême » – termes on ne peut plus explicites employés hier à l’occasion de sa conférence de presse – vis-à-vis de la stabilité des prix est en effet motivée par l’appréciation substantielle des prix européens à la production qui sont en augmentation de 1.5% sur un mois et de … 6.1% par rapport à l’an dernier! Incontestable en apparence, cette poussée inflationniste – qui n’est pourtant que la résultante de prix énergétiques répercutés par les producteurs sur les consommateurs – provoque toutefois la réaction pavlovienne de la très orthodoxe BCE qui brandit l’épouvantail de la hausse des taux. Et tant pis si cette prochaine remontée des taux européens semble peu justifiée car notre conjoncture actuelle est bien loin de subir une spirale inflationniste, la flambée des coûts énergétiques n’étant effectivement pas un facteur suffisant pour attiser de telles craintes. Avec un taux de chômage moyen dans l’Union légèrement inférieur à 10%, il est ainsi totalement exclu que les salaires européens soient augmentés et qu’ils exercent en conséquence une action néfaste sur la stabilité des prix…

En réalité, c’est la situation en Allemagne – et les exigences des dirigeants de ce pays – qui font monter d’un cran la tension à la BCE: Ayant en effet un chômage en forte régression à 6.5% de sa population (par rapport à 7.3% l’an dernier), l’Allemagne est ainsi fort susceptible de devoir très prochainement réajuster (à la hausse bien-sûr) ses salaires dans un avenir assez proche. En d’autres termes, les taux d’intérêts européens seront remontés en Avril prochain en dépit des souffrances des nations d’Europe périphériques qui subiront de plein fouet une aggravation de leurs coûts de financement et ce afin de calmer les hantises weimariennes de l’Allemagne… L’ensemble du processus de ré équilibrage et d’assainissement de ces pays sinistrés sera donc hypothéqué afin d’éviter à l’Allemagne les effets adverses d’une augmentation de ses salaires.

Après s’être lancée – contre les recommandations allemandes – dans des opérations de sauvetage consistant à racheter les Bons du Trésor des pays européens fragilisés, la BCE tente donc d’apaiser l’Allemagne en lui offrant satisfaction sur le front de la lutte contre ses menaces intérieures inflationnistes.

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