Bettencourtgate: Alliot-Marie, experte en mensonges et foutages de gueule

Où il est question de l’interview de la ministre du Bâillonnement de la justice sur France Inter, de son exécution en direct par l’imitateur Gérald Dahan, aussitôt congédié par Philippe Val, et de la réplique cinglante du Syndicat de la magistrature.

Il était temps ! « Une information judiciaire contre « X » qualifiant les soupçons pesant sur l’UMP et Eric Woerth de « trafic d’influence » et de « financement illicite de parti politique » est ouverte concernant l’héritière de L’Oreal Liliane Bettencourt, annonce une dépêche ReutersLe procureur de Nanterre (Hauts-de-Seine) Philippe Courroye a obtempéré à l’ordre de son supérieur hiérarchique en ouvrant cette procédure qu’il refusait depuis six mois. » Les comptes du pouvoir sont bons: si Nicolas Sarkozy a effectivement financé sa campagne électorale de façon illégale, ça ne l’empêchera pas de tranquillement finir son mandat ni de se représenter, puisque le procès – si procès il y a – n’aura pas lieu avant 2012. Voilà comment on enfume le peuple français. « La présidence du tribunal a désigné trois juges d’instruction indépendants, qui auront davantage de pouvoirs d’enquête que le parquet.

Pour la première fois, les soupçons pesant sur le ministre du Travail Eric Woerth, l’héritière de L’Oréal et son entourage sont qualifiés juridiquement, ce qui ne signifie pas que les faits sont avérés, mais ce qui précise la nature de l’affaire. Le « trafic d’influence par une personne investie d’un mandat électif » concerne l’épisode où la police a établi qu’Eric Woerth était intervenu pour obtenir la Légion d’honneur pour Patrice de Maistre, gestionnaire de fortune de Liliane Bettencourt (ce que Woerth avait nié ! NdA) et lui a remis la décoration en 2008. Auparavant, Patrice de Maistre avait embauché fin 2007 Florence Woerth pour 200 000 euros annuels et Patrice de Maistre a pourvu au financement légal de l’UMP avec l’argent de Liliane Bettencourt, a établi la police. Eric Woerth était alors ministre du Budget et trésorier de l’UMP. Par ailleurs, la qualification de « financement illicite de parti politique ou de campagne électorale » est retenue concernant les allégations de l’ex-comptable de Liliane Bettencourt, Claire Thibout, qui a parlé d’une remise de 100 000 euros en espèces à Eric Woerth pour la campagne présidentielle de Nicolas Sarkozy en 2007. » Rappelons au passage la stupéfiante déclaration du Premier ministre François Fillon, non contredite par des journalistes le petit doigt sur la couture du pantalon, lors de l’émission A vous de juger sur les retraites : « en quatre mois, personne n’a pu trouver une seule faute qualifiable ». « Trafic d’influence par une personne investie d’un mandat électif » et « financement illicite de parti politique ou de campagne électorale », ça te va, mon lapin ?

Quand on constate la gravité des faits allégués, on ne peut que se tourner vers la garde des Sceaux, coupable d’avoir laissé Courroye-de-transmission, qui ne se cache pas d’être l’ami du président, enquêter tout seul dans l’opacité la plus totale. « En même temps, ça doit pas être facile tous les jours d’être ministre de la Justice sous Sarkozy, balance Gérald Dahan, empruntant la voix de Patrick Timsit sur les ondes de France Inter, face à une Michèle Alliot-Marie livide. Gérer les crocs de boucher pour y pendre Villepin, étouffer les affaires Woerth pour protéger l’UMP, organiser les arrangements avec Delanoë pour sauver le soldat Chirac… Ah votre quotidien, c’est pas la justice, c’est Le parrain numéro 4 ! Pour faire votre job, il faut pas être trop à cheval sur les principes, hein. Sinon tu tombes. Heureusement, c’est pas un hasard, on dit de votre ministère qu’il est régalien. Ça pour régaler, ça régale, hein, mais surtout les potes.

La République de Sarkozy, c’est même plus la République des copains, carrément c’est le gang des barbares ! Par contre pour le pékin moyen en France, en ce moment, on sent que l’ambiance est moins cool. Ah t’éternues une fois, tu pars en garde à vue, t’éternues deux fois, t’es récidiviste, t’éternues trois fois, tu prends dix ans ferme ! Heureusement, grâce à Michèle Alliot-Marie, la prison, c’est beaucoup mieux qu’avant, hein. Maintenant on va donner aux détenus des draps et des pyjamas en papier pour éviter le suicide par pendaison, génial ! (…) C’est ça la réforme de la justice, merci Michèle ! (…) Mais bon, je ne voudrais pas trop non plus avoir l’air de critiquer le gouvernement, hein. C’est vrai que c’est pas parce qu’on a un président inculte qui va bientôt nommer un alcoolique Premier ministre qu’il faut tout caricaturer non plus, hein. C’est vrai que dans ce pays, on réforme.

Seulement quand on réforme, eh ben ça veut dire qu’on supprime. Le service militaire, on l’a réformé, y’en a plus. Les retraites, on les réforme, bientôt y’en aura plus. Eh ben la justice, c’est pareil. Avant y’avait une justice, maintenant y’a Michèle Alliot-Marie ! En fin de compte, Mam, c’est le bon petit soldat du gouvernement. Elle a parfaitement su appliquer à la justice la devise de Sarkozy : à la botte un jour, à la botte toujours. » Avec cette charge au vitriol, voilà Dahan viré par Philippe Val le jour même, ce dernier niant évidemment qu’il y ait un lien avec sa dernière chronique… Saluons le courage de l’imitateur : assumer un tel numéro face à l’intéressée, il fallait le faire ! C’est aussi l’histoire d’une rédemption : Dahan était arrivé à Inter avec l’étiquette sarkozyste, lui qui n’avait pas hésité à animer une réunion de l’UMP. Il tourne aujourd’hui casaque et y perd son emploi, mais retrouve son honneur. En ce qui concerne Alliot-Marie par contre, elle s’est encore un peu plus déshonorée, en mentant de façon éhontée lors de l’interview qui précédait la « pastille humoristique » de Dahan.

Ce qui lui vaut d’être proprement exécutée par ??Clarisse Taron, présidente du Syndicat de la magistrature, dans une lettre ouverte ô combien caustique (les intertitres sont de notre plume) : « Invitée hier matin sur France Inter, vous avez expliqué à votre manière, inimitable, le dépaysement de l’affaire Woerth-Bettencourt. L’aplomb avec lequel vous leur avez livré ce conte pour enfants sages aura peut-être convaincu certains de nos concitoyens que, décidément, c’est la raison qui l’emporte et l’indépendance de la justice qui triomphe. Nous les invitons pourtant à dévider, avec vous, la pelote de fil blanc dont cette histoire est cousue. Pour planter le décor, on retiendra d’abord de vos fortes paroles que «cette affaire n’est pas politique» et que «[vous] ne [voulez] pas qu’elle le soit». Nous voici donc sommés de comprendre que n’est pas politique une affaire dans laquelle un procureur de la République – qui ne dément pas ses liens avec le président de la République – enquête sur un financement illégal du parti de ce président ainsi que sur des trafics d’influence susceptibles de concerner un ministre et ce, alors même que des enregistrements ont révélé des liens directs entre ce même procureur et le conseiller justice de ce même président… Que vous soyez désireuse d’ôter toute coloration politique à cette affaire ne surprendra personne ; avouez cependant qu’il fallait quand même oser aller aussi loin dans le déni ! »

Mais pour paraphraser Audiard, Alliot-Marie ose tout, c’est même à ça qu’on la reconnaît ! « Expliquant ensuite pourquoi le tribunal correctionnel de Nanterre, pourtant naturellement compétent, devait être désormais dessaisi de la procédure d’abus de faiblesse – qui fait l’objet d’un supplément d’information instruit par sa présidente – vous avez indiqué que «des soupçons se sont portés sur une juge», désignant à deux reprises cette présidente comme la cause de tous les maux affectant la juridiction nanterrienne. Et sur le procureur qui s’est acharné à faire obstacle à ce supplément d’information, sur ce procureur qui mène seul, contre l’avis de tous et dans le secret, toutes les enquêtes dont cette procédure pour abus de faiblesse est la source, sur ce procureur qui explore les factures téléphoniques de sa collègue dans des conditions invraisemblables, ouvrant contre elle une enquête qui alimente opportunément les fameux «soupçons» dont on se saisit pour la… dessaisir : à l’égard de ce procureur, donc, aucun soupçon ? Allons, cherchez bien… Expliquant encore pourquoi il avait fallu attendre si longtemps pour que des informations judiciaires soient ouvertes, vous avez déclaré que «ça n’était demandé par personne», que «ce sont les parties qui sont le plus directement intéressées» et que «si ça n’était pas demandé, c’est parce qu’il y avait des enquêtes qui étaient en cours et qui permettaient d’aller plus vite».

Mélangeant allègrement les cadres juridiques respectifs des enquêtes préliminaires et de la procédure pour abus de faiblesse, vous voulez donc nous faire croire que le procureur de la République de Nanterre, maître de l’action publique et premier informé de tous les éléments justifiant l’ouverture d’une information judiciaire – information que toute la communauté judiciaire réclamait, procureur général près la Cour de cassation en tête – que ce procureur, donc, attendait servilement qu’une partie lui en fasse la demande ? Glissons sur le fait que, si vous avez tenu à vous féliciter à plusieurs reprises de ce que «les enquêtes progressaient», les reproches adressés aux investigations du procureur de Nanterre n’ont jamais concerné leur lenteur mais bien le fait qu’elles se déroulaient dans l’opacité la plus totale et sans aucun autre contrôle que celui qu’exerçait le parquet général pour votre compte. »

Un double mensonge

« A propos de contrôle… Poursuivant votre démonstration du parfait fonctionnement de la justice jusqu’aux fâcheux «soupçons» venus disqualifier la présidente du tribunal correctionnel de Nanterre, vous vous êtes lancée dans une comparaison des garanties respectivement offertes par un procureur de la République et par un juge d’instruction, dont tout le sens visait à justifier la suppression du second au profit du premier. Vos auditeurs apprirent ainsi que «le juge d’instruction ne travaille pas sous le contrôle d’autres magistrats» et que «c’est l’un des problèmes avec l’Union européenne qui reproche qu’il n’y ait pas procès équitable lorsqu’une personne mène l’enquête et est juge de l’enquête». Sur le premier point, nos collègues des chambres de l’instruction, auxquelles faisait explicitement référence le journaliste qui vous interrogeait, seront heureux (ou pas…) d’apprendre que vous venez de les décharger de l’examen en appel des actes des juges d’instruction de leur ressort et du contrôle de leurs cabinets. Sur le second point, votre propos est juridiquement aberrant à au moins deux titres, ce qui est doublement ennuyeux pour un ministre de la Justice et mérite que l’on s’y attarde un peu. Il est d’abord faux d’affirmer que le juge d’instruction est «juge de l’enquête». (…)

Quant au fond, le juge d’instruction n’est évidemment pas juge de sa propre enquête puisqu’il est possible de faire appel de ses décisions et que le tribunal correctionnel peut ordonner un supplément d’information. Il est ensuite faux d’affirmer que l’institution du juge d’instruction pose problème au regard du droit européen. La Cour européenne des droits de l’Homme – si c’est bien à elle que vous pensiez – a même affirmé le contraire dans le fameux arrêt Medvedyev c. France rendu par sa Grande chambre le 29 mars 2010 : «Les juges d’instruction (…) sont assurément susceptibles d’être qualifiés de “juge ou autre magistrat habilité par la loi à exercer des fonctions judiciaires” au sens de l’article 5§3 de la Convention» (paragraphe 128). Vous le savez d’ailleurs parfaitement puisque le gouvernement français, représenté par vos services, a soutenu à Strasbourg que «si la Cour a jugé qu’un procureur ou un autre magistrat ayant la qualité de partie poursuivante ne pouvait être considéré comme un “juge” au sens de l’article 5§3, une telle hypothèse ne correspond aucunement au juge d’instruction», en prenant soin de rappeler que «la Cour a déjà jugé que le juge d’instruction remplit les conditions posées par l’article 5§3 (…)» (paragraphe 114). »

Objectif 2012

« Enfin, vous occultez l’essentiel, à savoir la question de l’indépendance, qui est précisément celle du contrôle. Selon vous, qui du procureur de la République ou du juge d’instruction est sous le contrôle du pouvoir exécutif, que ce soit dans le régime actuel ou dans celui que vous prétendez instaurer à l’avenir ? Vous devez bien avoir une idée… Vous le voyez, Madame le ministre, il eût sans doute mieux valu raconter la véritable histoire de ce dépaysement : expliquer qu’il devenait impératif de dessaisir Isabelle Prévost-Desprez, non pas à cause de l’inimitié qui l’opposerait à Philippe Courroye et dont la mise en scène ne sert qu’à masquer les enjeux réels de ce dossier, en particulier l’impérieuse nécessité de garantir l’indépendance du ministère public, mais bien parce que ses investigations alarmaient de plus en plus le pouvoir exécutif ; expliquer que ce dépaysement devait emporter celui des autres enquêtes et donc (enfin !) la désignation de juges d’instruction, à défaut de quoi l’inégalité de traitement entre les différents volets de l’affaire eût été inexplicable et la ficelle trop visible ; expliquer que ce dépaysement général est finalement un moindre mal pour ceux qui ont si longtemps résisté à l’ouverture d’informations judiciaires, compte tenu du temps déjà gagné et de celui qui le sera encore, en attendant que les juridictions désignées, après avoir tout repris «à zéro» et fait face à la guérilla procédurale que le parquet ne manquera pas de continuer à mener, finissent un jour par être en mesure de statuer, idéalement après le printemps 2012

Terminant en apothéose et bouclant la boucle, vous avez souhaité «que l’on s’abstienne désormais de continuer à vouloir faire de l’ingérence politique dans ces dossiers». Plutôt que de relever mesquinement qu’il y a donc bien eu, finalement, «de l’ingérence politique dans ces dossiers», nous vous disons seulement : chiche ! » Ainsi va la Sarkozie : tous ses dirigeants, sur tous les sujets, nous mentent constamment. Et les Français le savent : c’est aussi cette colère-là qui s’est exprimée à l’occasion du mouvement de défense des retraites. A la tête du ministère du Bâillonnement de la justice, Mam s’avère experte en contre-vérités et foutages de gueule. Mais même si son club politique se nomme Le chêne – « Les gaullistes du renouveau avec Michèle Alliot-Marie », quelle blague -, qu’elle arrête donc un peu de nous prendre pour des glands !

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