Ce cher nucléaire

Au moment ou les opinions mondiales se détournent petit à petit de l’option nucléaire, sous la pression populaire, après la catastrophe de Fukushima, il serait temps de s’interroger sur le vrai prix du kilowatt nucléaire.

A la lumière d’un article paru dans « le Canard Enchaîné », qui évoquait le démantèlement de « super » Phénix, à Creys Malville, on apprenait que la facture allait être salée.

Cette installation prévue pour être révolutionnaire n’aura fonctionné que 176 jours en dix ans, avec un parcours parsemé de fuites et d’accidents divers.

Ce surgénérateur, heureusement abandonné en 1997, est en cours de « déconstruction » et celle-ci parait complexe puisque depuis 12 ans on n’a pas encore réussi à le vider totalement de son sodium, produit très instable puisqu’il s’enflamme spontanément au contact de l’air, et explose au contact de l’eau.

Sur cette vidéo on peut constater le résultat plutôt détonnant de quelques grammes de sodium lorsqu’il est rentre en  contact avec l’eau.

A Malville, il y en a 5500 tonnes, et aucun pompier dans le monde ne peut éteindre un feu de plus d’une tonne de sodium. lien

Alors pour neutraliser le sodium, on le fait tomber goutte à goutte dans un environnement d’azote afin de le neutraliser.

Aujourd’hui, au rythme de 5 tonnes par jour, le sodium est transformé en soude, puis coulé dans des cubes de béton, dont EDF nous assure qu’ils ne seront pas plus radioactifs qu’un bloc de granit.

On ne demande qu’à le croire.

Cela représente un millier de jours de travail, soit en comptant les jours fériés, au moins 4 à 5 ans de travail, si tout se passe bien.

En effet, s’il y avait un départ de feu de sodium on n’imagine pas ce qui pourrait se passer car tout le combustible nucléaire étant resté sur place, (14 tonnes de plutonium) la situation deviendrait délicate.

En avril 1994, à Cadarache le prototype de Superphénix, « Rhapsodie », que l’on tentait de vidanger, avait joué une bien mauvaise partition, provoquant la mort d’un homme. lien

Revenons à Malville.

Sa construction a couté 9 milliards d’euros, et le démantèlement, prévu pour finir en 2026, coutera entre 9 et 18 milliards d’euros, alors qu’à l’époque, comme le rappelle Isabelle Barré dans son article du « Canard », il était estimé à 900 millions d’euros. lien

Certes, cette centrale nucléaire n’est pas une centrale ordinaire, mais à la lumière des 58 autres réacteurs, on commence à deviner le prix du démantèlement de l’ensemble du parc français.

Aujourd’hui EDF estime le démantèlement d’une  centrale nucléaire à 260 millions d’euros, (lien) mais à la lumière de ce qui se passe à Malville, on serait tenté de rajouter un zéro au chiffre estimé, soit 2,6 milliards d’euros, pour une facture totale de 150 milliards d’euros pour tout le parc français.

Mais démanteler n’est pas tout, il faut encore s’occuper des déchets.

Rien qu’à Malville, il y aura 70 000 tonnes de béton plus ou moins radioactif, sans oublier les 14 tonnes de plutonium stockées sur place dans une piscine de refroidissement, plutonium dont 1 millionième de gramme inhalé suffit à provoquer un cancer.

En France, annuellement, ce sont 840 millions de tonnes de déchets qui sont produits, et 0,05 % de ceux-ci sont des déchets radioactifs, ce qui représente tout de même annuellement 16 800 tonnes, soit pour 40 ans 672 000 tonnes de déchets radioactifs. lien

A la fin 2007, l’Andra estime à 1 153 000 m3 la quantité de déchets radioactifs. lien

Bien sur, ils n’ont pas tous la même dangerosité, et il faut séparer les déchets issus du cœur des réacteurs, des autres déchets de faible à moyenne activité (matériaux contaminés). lien

La première centrale nucléaire française est celle de Chinon, dont l’exploitation a commencé en 1963, cela fait donc près de 50 ans que l’industrie nucléaire produit des déchets dont nous ne savons que faire.

Jusqu’en 1973, la France a rejeté à la mer 770 tonnes de déchets nucléaires. lien

Ils étaient dans des conteneurs en béton censés rester étanches pendant 500 ans, mais d’une part, certains déchets, notamment ceux contenant du plutonium ont une période (demi vie) de 24 000 ans, et la protection de béton parait bien illusoire, d’autant qu’il a été constaté que certains étaient fissurés ou ouverts 29 ans après leur immersion. lien

Après le tsunami de décembre 2004, des containers nucléaires ont refait surface en Somalie provoquant des « saignements de la bouche, hémorragies abdominales, infections dermatologiques,  difficultés respiratoires…, tout cela porte la signature du nucléaire » lien

Ceux qui sont stockés à La Hague, sont dans d’immenses hangars qui ne résisteraient pas à la chute d’un avion (photos) avec, comme l’ont constaté des enquêteurs, des piscines de « refroidissement »  peu ragoûtantes. lien

En 1981 un incendie s’était déclaré dans un silo de l’usine de retraitement. lien

Pour garantir le meilleur résultat possible, il faudrait limiter à 2 ou 3 kilos la matière radioactive dans une enveloppe de verre de quelques millimètres, au cœur d’une masse de béton d’un mètre cube, ce qui rend illusoire une solution raisonnable lorsque l’on songe aux 672 000 tonnes de déchets à traiter.

Si l’on s’en tenait aux règles évoquées plus haut (3 kg de matière radioactive pour un mètre cube de béton) cela ferait théoriquement 224 millions de mètres cubes à stocker…mais ou ?

Certains préconisent l’enfouissement.

Mais, même en superposant ces cubes d’un mètre cube empilés par couches de 10, cela représente une superficie de 224 hectares définitivement perdus, soit une surface de près de 5 km de coté uniquement pour stocker des déchets de combustible nucléaire usé.

Comme certains déchets ont une période de 24 000 ans ils seront dangereux pendant ~100 000 ans et dans quel état sera le béton au bout de quelques milliers d’années ?

A cela, il faut ajouter les déchets du démantèlement : du béton, de l’acier plus ou moins contaminés…ce qui est une masse au moins 10 fois plus importante.

Le site d’enfouissement profond de Bure a déjà couté plus de 35 milliards d’euros. lien

Alors certains on évoqué la solution d’envoyer les déchets les plus dangereux dans l’espace.

Mais est-ce bien raisonnable ?

La fusée Ariane 5 peut charger près de 10 tonnes en orbite de transfert géostationnaire lien et chaque vol coute 160 millions d’euros. lien

Il faudrait donc plus de 67 000 envois dans l’espace afin d’évacuer le combustible usagé, soit une facture de  10 720 milliards d’euros, ce qui est totalement irréaliste.

Mais c’est sur le prix de la santé qu’il faut aussi se pencher.

En France, plus de 500 000 personnes meurent  tous les ans, et pour un français sur trois, le cancer en est la cause, ce qui représente  annuellement ~150 000 français. lien

Or s’il est vrai qu’on ne peut pas imputer tous les cancers à la radioactivité, une étude internationale réalisée par le CERR (comité européen sur le risque de l’irradiation) en 2003 affirme que, depuis 1945, sur 123 millions de cancers dans le monde, la moitié d’entre eux est imputable au nucléaire. lien

On constate par exemple que le taux de leucémie autour de La Hague est en augmentation, même si officiellement ce résultat est attribué au hasard. lien

Selon une étude parue en 2007, l’impact de la maladie se situe dans une large fourchette entre 35 et 88 milliards d’euros. lien

Soigner un cancer coute entre 3000 et 6000 euros mensuellement et la sécurité sociale estime que le cancer lui coute 11 milliards d’euros (lien), ce qui n’arrange pas son déficit lequel a atteint en 2010 plus de 20 milliards d’euros. lien

Voila donc la facture théorique du nucléaire en France : 150 milliards d’euros pour le démantèlement, 10 720 milliards pour se débarrasser des déchets dans l’espace, et 11 milliards pour traiter les cancers, soit un total de 10 881 milliards d’euros.

Pour faire bon poids, il faut y ajouter le prix de fabrication de l’électricité nucléaire, qui est pour l’instant quasiment le seul à être répercuté sur nos factures d’électricité.

Et puis, dans ces calculs théoriques, les conséquences des accidents prévisibles ne sont pas prises en compte, et depuis Tchernobyl et Fukushima, on a une idée plus précise du prix d’une catastrophe.

Tchernobyl a couté plus de 500 milliards de dollars, et la catastrophe de Fukushima estimée, pour l’instant, à 130 milliards devant dépasser largement Tchernobyl, l’addition nucléaire commence à être lourde, et on sait d’avance qui devra la payer. lien

Ce qui n’empêche pas Eric Besson d’affirmer sans la moindre hésitation : « sortir du nucléaire coûterait cher, très cher à la France ».

En attendant, les séismes récents qu’a connu le sud de l’Ardèche, entre Marcoule, le Tricastin, et Cruas-Meysse (lien) ont provoqué des fissures dans les murs de l’enceinte de confinement de la centrale nucléaire de Cruas Meysse (lien) et au Japon, le corium des trois réacteurs continue son petit bonhomme de chemin contaminant toujours plus l’eau, et l’air, et la chaine alimentaire…

Comme dit mon vieil ami africain :

« je ne sais pas si Dieu existe, mais s’il existe, j’espère qu’il a une bonne excuse » à moins que ce ne soit de Woody Allen ?

L’image illustrant l’article provient de « gilblog.fr »

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