Ce monstre à mon image (1/8)

Ma femme, premier violon à l’opéra de Lyon, est partie courant novembre, un soir de Ligue des Champions. Nul ne s’en est préoccupé. Qui est intéressé par l’opéra à part les bailleurs de subventions, quelques érudits endimanchés et les derniers adorateurs de l’exception culturelle peut-être ?

 

Mon métier tient autant de la mort que de l’art.

Il est l’heure. Discrètement, l’ancien joueur de football m’attend craintif dans son fauteuil de direction, le regard rivé à la fenêtre, vers l’aube persistante. La ville apparaît peu à peu, c’est la dernière fois pour lui. La rosée automatique faisant son office, la pénombre tire sur le taupe puis le bleu délavé, il a un rictus. Avant qu’il relâche celui-ci, ma seringue a déjà pénétré sa carotide avec un poison végétal de ma fabrication, que j’appelle Ivy. Tout son corps se détend d’un seul coup, délivré, plus personne à l’intérieur. Mais, pour les autres, il allait redevenir quelqu’un. Sa femme le découvrira apaisé, serein au milieu de tous ses trophées, de sa gloire. Alors je repars comme je suis venu, sans un bruit, sans une trace, sans un sentiment. Et au pied de l’immeuble de mon dernier client, immobile pendant près d’une demi-heure, ma demi-heure, j’ai eu l’impression d’avoir enfin derrière moi des choses, des gens. Je marche simplement, sans but précis, puis j’arrive sur mon ombre naissante entre le réverbère et la lumière. Et la Voix revient une dernière fois : 

 

– Serge, il faut que je te parle, comment dire…

– Tu en as déjà trop dit, tu en as déjà trop fait. Il n’y a plus de mots, plus de vie, plus de choix.

– Écoute, je…

– Fais ce que tu veux, qui, quoi que tu sois ; je rentre chez moi.

Je fais un pas sur le passage clouté, encore orphelin, quand la vie me passe dessus sans avoir eu la courtoisie de s’annoncer. Le tombeau sur roues des urgences, appelé par la femme du footballeur, me percute de plein fouet. L’impact est bref, irrévocable. Il n’y a plus rien à faire. La logique a ce côté inextricable que le destin cherche en vain au travers de ses prédictions. La ville accueille une fois de plus la lumière dans son berceau de fer industriel et de béton armé. Et puisque chaque spectacle a une fin, les urgentistes gesticulent simultanément, mais je n’entends plus rien, sauf la ville. En chuchotant sur un ton maternel, elle me demande pardon :

 

– Mais pourquoi ne m’as-tu pas écoutée, je t’avais dit de rester sur le trottoir. Pourquoi ?

– Une question, une seule : que feras-tu lorsqu’il n’y aura plus personne pour croire en toi ?

– Eh bien je mourrai, c’est ce que j’ai toujours voulu, que cette histoire sans fin se termine.

– Dans ce cas, tu peux commencer à avoir peur.

 

Six heures trente-cinq, les éboueurs en uniforme fluorescent prospectent le boulevard…

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