Ce monstre à mon image (2/8)

Agacé, je reprends mon chemin à vive allure sans m’arrêter. Je n’ai pas réussi à échapper au système métrique. Me revoilà au même endroit, mais plus loin, au centre de la lumière, entre le réverbère et le feu de signalisation.

 

Après quelques secondes de suspense, la Voix, la ville reprend son message prophétique :

 

– Ce matin, avant que la première poubelle ne soit enlevée sur le boulevard des États-Unis, tu seras allongé face contre terre.

– Alors, au choix, avec ou sans intervention divine, sur place ou à emporter ?

– Tu sais, j’ai tenté maintes fois de t’aiguiller sur la marche à suivre. Je t’ai même donné des exemples, mais rien n’y a fait. Plus je frappais fort, plus tu continuais. Tu dois avoir une piètre vision de l’amour. Quand, je pense à ton chien Belami. Et puis il y a eu ta femme, Chri…

– Enflure, enfoiré de fils de pute ! Crevure de je ne sais pas quoi !!!! Tu es en train de dire que tu as tué ma femme ? Tu as tué ma femme pour me donner une leçon ?

– Ta, ta, ta. Le petit monsieur perd son flegme et ses invectives feutrées ? Tu sais, nous nous ressemblons, j’ai fait preuve du même cynisme que le tien, et puis s’il y a une pute dans cette histoire, c’est toi. Seules les putes ont besoin de se cacher, ont besoin de protection, ont besoin d’une ville. Tu vas mourir, enfin tu n’auras plus peur. Remercie-moi.

– Je vais te crever, tu entends, je vais te crever. Te crever, te cre-veeeer enfoiré !!

– Voyons, sois raisonnable, je suis partout et je suis toi. Adieu.

– Reste ici enfoiré, toi, reviens j’ai dit, réponds-moi. Répooonnnds !!!

Agenouillé par terre, je suis resté sans voix, les phalanges contre le sol, toute l’eau du corps s’échappant inexorablement de mes yeux écarlates. Puis je me suis décidé à me remettre en route, fatalement, par habitude. Je reprends vie et cesse de la commenter comme si j’étais devenu extérieur à moi-même. Mon cœur ne bat plus pour rien. Je n’ai plus personne, mais je suis encore quelqu’un. Alors je fais la seule chose pour laquelle j’ai du talent et encore de l’affection : mon travail. Mon précieux travail est unique et saisonnier, illégal et humaniste. Je ne travaille que trois mois dans l’année, du 21 juin au 31 août. Je remplis une noble tâche qui satisfait tout le monde. Je crée de l’emploi, consolide les mémoires et bâtis des légendes. L’entreprise pour laquelle je travaille est spécialisée dans la postérité pour une clientèle très sélecte : chanteur, homme politique, acteur, écrivain, bimbo.Les gens ne veulent pas disparaître des mémoires, des archives, de la Terre, de la ville. L’été est une période creuse et les personnes qui ont tutoyé le zénith ne veulent pas partir sans que nul ne s’en souvienne. Alors, quand ces célèbres anonymes veulent que leur nom leur survive, moi qui voudrais oublier le mien – Serge Nanette ! –, j’interviens. Ma profession est de tuer d’anciennes gloires durant l’été, lorsque l’actualité cherche dans la rubrique nécrologique un titre suffisamment gros et respectable pour son lectorat.

Pour ma dernière mission, Raymond m’a ordonné d’abattre un ancien défenseur central de l’Olympique lyonnais des années 1980. Peu importent les raisons du contrat, je remplis toujours mes obligations. Et malgré mes mains calleuses, je vise juste. Ma peau a la couleur de la terre, certains diraient que cela est dû à l’alcoolémie, mais ma maladie s’appelle la mélancolie. Mon visage vient d’une autre époque, celle des traits simples, des traits de caractère. Toute ma vie réside dans ces deux billes noires qui portent le poids coupable de mes cernes immérités. Et comme tout le monde, j’ai de la compassion. La mienne s’humanise dans mes sourcils broussailleux. Mon véhicule, mon corps, est en pilote automatique à la salle de sport et fonctionne à l’adrénaline, il n’y a que cela pour revitaliser mon âme. Je suis trapu comme un boxer et maniéré comme un châtelain. C’est dans ce paradoxe que survit ce maigre équilibre qui me rattache au monde des vivants. L’esthétique de la violence fait de moi un objet en puissance. Presque vivant, toujours absent.

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