Ce monstre à mon image (4/8)

Plus de batterie dans mon baladeur numérique à la mode et le vent se lève enfin. À force de longer les quais, j’ai rejoint le quartier chinois où plus personne ne parle cantonnais, puis le quartier arabe où le shit a connu une curieuse inflation, et enfin le quartier universitaire où l’alcool promet la pilule du lendemain. Et c’est en refusant une charmante proposition pour une quelconque colocation gauchiste à tendance cheguévarienne que j’entends une voix. La même que celle dans le taxi. Je stoppe ma marche, mais plus rien. Juste le sifflement du vent sec dans les arbres. Je n’ai pas suffisamment d’amis de mauvais goût pour avoir droit aux joies d’une caméra cachée, et le bitume me colle depuis si longtemps à la peau que je ne relèverai pas cette occurrence. Cinq cents mètres. Encore cette voix. Je me retourne en opérant une rotation complète, en slow motion, pour tenter de percer à jour la nuit. Bien sûr ! C’est ridicule, mais Michael Bay aurait apprécié !

Dans pareille situation j’incriminerais mon taux d’alcoolémie ou encore la fatigue, mais vu l’absinthe de substitution que j’ai ingurgitée et sachant que j’ai procrastiné toute la journée sur les réseaux sociaux… j’en doute. Je sens comme une certaine angoisse s’emparer de moi. Je serre machinalement ma mâchoire jusqu’au sang. Toutes les dix secondes je braque ma nuque brusquement, quitte à attraper un torticolis. Et la Voix revient. Une, deux, trois, dix fois. L’horizon, toujours pas la moindre réponse à mes questions vociférées à l’obscurité, comme le premier des illuminés. Puis j’arrête, pour repartir. Je perds mon temps et il ne me reste que trois petites heures avant l’expiration de ma mission. Les bâtiments murmurent entre eux lorsque le vent vient les frapper pour un peu de reconnaissance. Mais je sais bien qu’ils se moquent de moi.

Je décide donc de ne plus rien écouter, de presser le pas, de regarder droit devant sans vraiment fixer quoi que ce soit, parlant le plus fort possible dans ma tête. De tout, de rien, du PIB du Tadjikistan, de la course au titre pour le championnat du monde de catch, de la défaite de la pensée, de mon ancienne collection de cartes téléphoniques. Mais rien n’y fait.

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