Ce monstre à mon image (5/8)

Après une étreinte étrange, il me donne finalement un petit papier où est inscrit l’ordre de mon ultime mission. Rien d’exotique cette fois, pas d’avion ni de bateau, l’adresse est de l’autre côté de la rue, en face de chez moi. J’ai jusqu’au petit matin pour m’exécuter. Plus de mots, que des ombres partant dans des directions opposées. Il me reste une longue marche cette nuit pour graver chaque instant jusqu’à mon dernier office.

La route est longue, la perspective se réduit. Les réverbères sous le régime de l’intermittence, la ville se drape de son côté obscur sous le regard avisé de l’astre que nul n’ira décrocher.

Si les cloches n’avaient pas la laïcité nocturne, il serait précisément l’heure du crime. Il y a des signes qui ne trompent pas. Les Britanniques d’occasion claquent du croupion dans leur jean slim dès qu’ils croisent un groupe de malades du myocarde aux casquettes brodées d’un reptile aquatique. Les nymphomanes contrariantes regrettent leur radinerie sur le tissu séparant leurs genoux du viol, tandis que les monogames crucifiés par de multiples maternités jouent à la scène de la nativité, avec du latex, sur la première Albanaise venue. Les uns iront faire des crises d’agoraphobie dans les backrooms que la ville a le chic d’abriter, les autres feront acte de misanthropie sur un banc, accompagnés d’un fond de bouteille. Quoi qu’il en soit, dans les deux cas, personne ne veut rentrer chez soi, dans sa case. À côté, au-dessus, au-dessous d’autres cases. Ce qui nous rappelle que la ville est une conséquence, et que chacun a le même problème. La peur du noir, la peur du silence, la peur du vide, la peur d’être seul.

Dans un moment d’humanité non désiré, la plus grande des avenues se mue en ruelle puis en coupe-gorge. Au royaume des ombres, la ville préfère le son à la matière. Les tressaillements les plus anodins sont source de toutes les phobies lorsque le monstre de pierre devient impalpable. C’est l’effet de la vision nocturne dû à la persistance rétinienne. Il faut bien se persuader de tant de choses pour ne plus avoir peur. À chacun son syndrome de Stockholm. Je l’aime ainsi la ville, sauvage, impartiale et sans remords.

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