Ce monstre à mon image (6/8)

Je n’ai que deux façons d’aborder la traversée de la ville : à pied ou en taxi. Je garde la marche forcenée pour la nuit, car elle est propice à la folie passagère, la fraternité imaginaire, ainsi qu’à la violence animalière. Mais, pour l’heure, le mammifère plantigrade que je suis opte pour le chauffeur de taxi en endossant le rôle de Miss Daisy. Il n’est jamais de bon augure de faire attendre son supérieur hiérarchique. Le mien est le type d’individu improbable, entre l’ancien ministre de la IVe République, le barbouze repenti et le golden boy londonien. Selon lui, on a le chauffeur de taxi et la course que l’on mérite. La manière dont votre pilote déchire l’asphalte est un indicateur de vos motivations intimes. Mais bien sûr… Et aujourd’hui, mon chauffeur parle le verlan, l’argot d’Audiard et un anglais de Kingston, signe, au choix, du progrès tangible de la mondialisation ou preuve que la tour de Babel tient dans un taxi. 

Lorsqu’il ne tente pas de faire la conversation, le bruit régulier et rassurant du moteur sert de bande-son à ces décors d’après guerre. Certains décors portent les plaques commémoratives de résistants, d’autres abritent des enseignants révisionnistes, et les derniers se réfugient derrière un lifting au nom de la modernité. La ville aime ses tatouages et ses cicatrices – parfois ostentatoires, souvent mérités, jamais superflus –, qui se reflètent dans la crasse du Rhône. Je pourrais donner un nom à chaque bâtiment, identifier chaque ombre, dater chaque ravalement de façade, et même célébrer dignement leurs anniversaires. Je divague, le regard plongé dans le reflet de la vitre, la barbe taillée à la perfection par mon artisan gascon, lorsque soudain le calme précaire se brise sans frappes préventives…

« Regarde-moi, comme si c’était la première fois ! »

 

– Qu’avez-vous dit, chauffeur ? 

– Rien, boss, j’étais en train de céssu une pastille d’la gorge que ma girl m’a dégoté à son taf, c’est son pourliche à elle, boss ! Toute la journée sur ses arpions, elle court sans s’arrêter, elle étiquette des trucs, des bidules et des machins !

– Veuillez m’excuser, mais j’ai bien distinctement entendu une voix, une voix rauque et féminine. Une voix à la Macha, oui c’est précisément ce grain.

– Ça, c’est l’autoradio qui lâche des big tunes, boss. Moi, tous les jours, j’écoute Brigitte Lahaie, c’est la scientifique du zizi pan pan. T’as une grande imagination, trop de boulot. Tu sais, tu devrais…

 

J’avais déjà dépassé mon quota journalier de sottises avec un seul de mes congénères et, pour obtenir le silence, je le coupe et lui administre un :

 

– Passons, passons, passez par le quai et déposez-moi ensuite devant l’opéra.

– OK boss, pas de bla bla, de l’action. Yes I Man.

Une fois à destination, mais en retard sur mes cinq minutes d’avance réglementaires, je rémunère le spécimen en énergumène ou l’inverse. Je n’ai pas voulu regarder son visage, j’avais le sentiment qu’il ressemblait à ses mots. Après quelques pas militaires, me voici devant le restaurant. Je me dis qu’en sept ans de service actif c’est bien la première fois que le grand Raymond m’invite à sa table. Et pourtant je suis un de ses plus anciens éléments, de loin le meilleur dans ma catégorie. Et mon métier, peu peuvent le faire. Je suis son employé préféré, celui avec les deux billes noires. À cette heure, la ville se gonfle d’importance et de notes de frais. Alors que je m’encastre entre une table de francs-maçons municipaux et une réunion de DJ subventionnés face au grand Raymond, mon avenir va basculer en une minute montre en main.

L’entreprise, celle qui me permet de prendre l’avion pour aller de ville en ville à travers le monde, ferme. Comme ça, sans questions ni indemnités de licenciement. La voix caverneuse, le goitre tendu, les commissures des lèvres symétriques, son visage buriné dans la pierre depuis Mathusalem laisse filer un peu d’émotion en ordonnant à ses paupières de se fermer, une fois, une seule, pour les rouvrir au bout de dix secondes en laissant une grande expiration bordelaise et cubaine me fouetter le visage. Nous avons poliment bu comme des anciens combattants jusqu’à ce que la nuit tombe sur la capitale des Gaules. 

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