Ce monstre à mon image (7/8)

Mes matins sont faits d’ordre et de rigueur. Les choses sont à leur place. La vie devrait ressembler à mon dressing. Un monde sans guerre hygiénique ni misère morale, et encore moins de solidarité épidermique. Un pays où la centrale vapeur est le meilleur système politique, dès l’instant que chaque jour de la semaine correspond à la bonne couleur de la cravate assortie à la droiture jacobine des boutons de manchette. Dans ce petit coin de paradis en bordure de Lyon, je tiens en respect les valeurs criminogènes de la périphérie et la dégénérescence de la reproduction des élites du centre-ville. Personne ne viendra perturber la symphonie du balai urbain par quelques jérémiades territoriales que ce soit. Car il est huit heures juste, le temps de la danse des bouchons salutaire et des suppliques enfantines sur le chemin du savoir.

Quel spectacle ! Aujourd’hui, par la fenêtre, la ville rugit à pleins poumons cancéreux tandis que les automobiles – à crédit et en sursis – mugissent les unes derrières les autres en spéculant sur l’humeur des feux de signalisation. Selon les avis, le colosse tricolore est tantôt psychorigide, tantôt schizophrène, mais jamais, au grand jamais, équitable. Je le trouve rassurant, posté qu’il est entre la route gondolée et les bipèdes trop pressés. Il administre le boulevard des États-Unis comme un onusien, préférant le libre arbitre au code de la route, l’accident bête et définitif à la patience du viager. Fait du métal des rois, dominant son monde quitte à tutoyer les bouleaux, il a la peau couleur camouflage et granuleuse de l’expérience. Il parle peu, il dit oui, non, peut-être. En vert, en rouge, en orange. Et surtout, j’aime son conservatisme. Il n’a pas cédé aux sirènes de la modernité, un piéton rouge et un piéton vert, aucune voix de téléphonie rose prompte à nous faire croire au charme de la rue. 

Huit heures trente tapantes. Les enfants sont rentrés à l’école, les pédophiles chez eux. Et la chape de plomb sponsorisée par Rhône-Poulenc se refuse à céder. Dès que l’étuve satisfait les fidèles dans la cuvette lyonnaise, Dieu rechigne à nous pisser dessus. Mais pas le temps de me reposer sur mes lauriers. Clac, clac, clac, clac, clac. L’armée régulière est de retour, les secrétaires de direction poignardent le goudron, qui ne demande que ça, pour rattraper le retard de la veille. Ces impacts se marient à merveille avec le chant en canon des petites cuillères quittant le café pour s’écraser contre les anses des tasses. Lorsque les terrasses de bistrot entrent en scène, c’est que les gens bien travaillent pour nourrir la ville et que les autres l’alimentent en anecdotes. La cité ouvre un à un ses chakras aux plus offrants, aux plus addicts de la caféine. 

Le temps passe, malgré la monotonie. Les rideaux métalliques se lèvent pour ponctionner un peu de pouvoir d’achat dans l’anarchie la plus totale. Bien souvent cette cacophonie quotidienne est le moment propice pour profiter des rayons du soleil, qui se moque d’avoir des spectateurs. Mais parfois, je dois prendre part à la mascarade, il me faut sortir en pleine journée, durant ces heures mornes où l’on m’appelle Monsieur ! Certainement à cause de mon âge, peut-être grâce à mon ramage, mais parfois par égard à ces deux billes noires logées dans mes orbites, sans fin ni merci. Ces mêmes billes que mon patron rétribue et qu’il veut à sa table aujourd’hui. 

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