Ce que Guy Turcotte nous révèle de nous-mêmes (2)

 

 À la suite du jugement de non-responsabilité porté à l’endroit de Guy Turcotte, des commentateurs ont dit des Québécois qu’ils faisaient la démonstration, un fois de plus, qu’ils n’ont pas de pensée, seulement des émotions. Évidemment, ils dénoncent ainsi ce qu’ils considèrent être la réaction irrationnelle d’indignation qu’une majorité de gens a manifestée.

Méprise – et mépris – typique de nos élites intellectuelles. Tout irrationnelle que la réaction des Québécois puisse être, elle s’avère saine et heureuse. Elle montre que la population a encore certains instincts moraux, instincts qu’il semble que les membres du jury se sont fait ravir par je ne sais quel subterfuge (la chronique de Pierre Allard dans ce site fournit une excellente élucidation de ce qui a pu se passer : http://www.centpapiers.com/le-mystere-du-jury-turcotte-1-4-194-304-2/76057).

Le cas Turcotte présente deux scandales. Le premier tient à l’acte meurtrier lui-même, un geste dont le caractère monstrueux a estomaqué à juste titre la population.  Le deuxième scandale tient au verdict de non-responsabilité. Qu’une telle décision ait scellé ce procès constitue un phénomène aussi monstrueux que l’acte même de Turcotte, mais dans un autre registre, celui de l’ordre moral commun, partagé par l’ensemble des citoyens.

Ce verdict montre encore une fois combien notre compréhension de l’expérience humaine a été systématiquement psychologisée, au point de complètement dévoyer la sphère morale. Cette psychologisation est profondément réductrice de la liberté humaine. Tout acte est expliqué par des antécédents affectifs (papa, maman, le voisin pédophile, etc.) qui en viennent à occuper tout le terrain intérieur au point d’oblitérer l’espace inviolable propre à toute personne, son libre arbitre. Nous sommes dans un modèle explicatif mécaniste et réducteur où nos gestes ne sont jamais que le résultat de conditionnements passés sur lesquels l’individu n’a aucune emprise. Quand une situation plus extrême déclenche la dynamique de ces conditionnements, tout le champ de la conscience est envahi, les « plombs intérieurs pètent », on devient forcément fou et… on n’est plus responsable.

De plus, ce verdict de non-responsabilité semble fondé sur un apriori implicite que seul le meurtrier qui tue en toute froideur est responsable de son geste. Celui qui le fait dans un accès de passion est aux prises avec une folie passagère, donc non-responsable. C’est de la psychiatrie de bas étage, à laquelle même un petit intellectuel comme Freud n’aurait pas souscrit.

Or, la population, qui ne s’est pas encore fait complètement laver le cerveau par ce discours psychologisant, ne s’y trompe pas et voit juste dans la mascarade du procès Turcotte: l’individu s’est adonné à un geste immoral, un geste pour lequel son égo, axé sur son propre renforcement idolâtrique, le préparait sans doute depuis un bon moment. Est-il responsable au même titre qu’un tueur professionnel des Hell’s Angels? Certes non. Y a-t-il des circonstances atténuantes qui peuvent justifier une sentence moins éprouvante? Certes. Mais de là à le déclarer non responsable, il y a un abîme à franchir… que ce jury a franchi allègrement.

Ce procès met également en jeu un autre débat souterrain. Ceux qui approuvent le verdict rendu ont tendance à parler d’éthique plutôt que de moralité. On peut penser qu’il s’agit d’un simple jeu sémantique, stérile et sans conséquences. Pas du tout. Dites-moi : diriez-vous du geste de Guy Turcotte qu’il n’est pas éthique? Le terme plus approprié n’est-il pas plutôt « immoral »? Ce dernier mot ne traduit-il pas mieux la réaction viscérale de répulsion qu’un tel meurtre a produite? Dire qu’il est « non éthique » ne laisse-t-il pas l’impression qu’on essaie de greffer à une réalité humaine profondément désespérante une sorte de code superficiel qui ne convient tout simplement pas à la situation qui nous est présentée. On pourrait dire que le Dr Turcotte, par exemple dans sa pratique médicale, aurait manqué à l’éthique de sa profession en retardant des soins à l’endroit d’un patient très mal en point pour donner priorité à un ami, moins mal pris, mais qui aurait payé pour passer au premier rang.

Mais si le Dr Turcotte avait laissé ce premier patient mourir intentionnellement en refusant de lui administrer des soins requis, pourrait-on encore parler de « manque d’éthique »? Là encore, le mot immoral n’est-il pas nettement plus approprié.

Pourtant, toute une faction intellectuelle de nos élites privilégie le langage de « l’éthique », en condamnant la « morale », en disant qu’il s’agit seulement d’un ridicule catéchisme d’une époque révolue, un catéchisme qu’on récitait mécaniquement. Pourtant, quand les événements de la vie prennent tout leur poids existentiel authentique, il est étonnant comme les vieux mots qu’on a voulu reléguer aux boules à mites prennent toute leur charge.

Dans un tel éclairage, on peut à juste titre opérer le renversement suivant : c’est l’éthique qui relève d’un code plus ou moins convenu, d’un catéchisme plus ou moins arbitraire, quelque peu élastique. La morale, elle, est inscrite dans les circuits innés de l’être. Quand un événement vraiment provocant la sollicite, comme c’est le cas des meurtres de Turcotte, elle se manifeste viscéralement. Elle n’est pas toujours articulée selon des normes rationnelles de discours, loin de là. Mais l’indignation qui la manifeste est authentique et « parle » directement.

Or, toute cette sophistique de l’éthique ne tient pas à une génération spontanée apparue hier dans notre paysage intellectuel. Elle résulte d’un long développement historique qui est passé par le freudisme, le relativisme de l’anthropologie, les supputations darwiniennes et toutes les théories structuralistes de la société et de la psyché. Toutes ces écoles de pensée ont macéré dans nos universités et milieux académiques pour livrer ce fruit intellectuel perverti qui a dominé la pensée au cours des cinquante dernières années : la mort du sujet. Nos académiciens pensaient peut-être se livrer à des petits jeux sans conséquence dont les retombées seraient confinées aux frontières de leurs cabinets universitaires. Pas du tout. Ces façons de penser ont percolé dans toutes les disciplines (criminologie, pédagogie, économie, relations industrielles, etc.) pour livrer aujourd’hui, parmi multiples autres fleurs vénéneuses,  un verdict qui fait scandale : Guy Turcotte n’est pas responsable.

Il est grandement temps de remettre à l’honneur un discours de la morale fondé dans les substrats essentiels de l’être humain et dans une vision métaphysique renouvelée de l’univers.

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