Chantage et surabondance

Le propre des services, c’est que chaque travailleur/consommateur peut se retrouver, à tour de rôle, en position de force ou de faiblesse, selon que l’offre pour sa compétence propre est insuffisante ou surabondante. Chacun peut avoir son heure de gloire, mais c’est surtout dans son rôle de consommateur, que le travailleur/consommateur est faible. Ce rapport de force est inquiétant et une Nouvelle Société va faire l’impossible pour que personne ne soit jamais indispensable.

Le consommateur de services, dans une économie tertiaire, peut vite devenir victime d’un chantage déguisé et être forcé de payer un prix outrancier pour un service qui lui est indispensable ; une situation d’autant plus difficile à accepter que celui qui l’exploite n’est plus un lointain shylock, mais un autre travailleur, son voisin. Pistolet sur la tempe, le consommateur paye, mais à charge de revanche, bien sûr, puisque le pouvoir se déplace selon les circonstances.

Le risque est donc bien réel, dans une économie tertiaire, d’une séquence ininterrompue de chantages, chaque groupe de travailleurs/fournisseurs de services tentant d’améliorer sa position au détriment de celle des autres et forçant donc les autres groupes à utiliser le même procédé, un à un, simplement pour ne pas reculer en termes relatifs.

On a alors une extrapolation tendant vers l’absurde de la situation actuelle totalement archaïque de négociations par grèves et lock-out que nous avons déjà dénoncée. Progressivement plus néfaste lorsqu’on entre dans un contexte d’autonomie et donc d’achat-vente par les acteurs économiques individuels, alors qu’il n’y a plus l’encadrement d’un emploi pour modérer les conditions de chaque transaction par une vision à long terme d’une relation continue. L’ennemi est partout et c’est VOUS, aussi, le maître chanteur.

Parce que ce ne sont plus toujours les mêmes qui dominent, mais tantôt les uns, tantôt les autres, selon les circonstances – et toujours des travailleurs – la solution définitive à cette extorsion, dans une économie tertiaire, ne peut certainement pas être une « guerre des classes », que l’on croit ou non que cette solution ait jamais été la bonne. La solution doit revêtir la forme d’un accommodement continu entre travailleurs. Des travailleurs tous indispensables, dont l’avantage concurrentiel des uns sur les autres est toujours circonstanciel et donc précaire, leur imposant d’apprendre à ne pas en abuser.

Pour réaliser cet accommodement, une Nouvelle Société s’efforce d’augmenter le pouvoir du travailleur/consommateur pour qu’il compense celui du travailleur/producteur. Elle fait donc tout en son pouvoir pour garder SURABONDANTE l’offre pour quelque service que ce soit. Le peut-elle ?

En principe, non, puisque la demande pour les services est infinie et que la qualité de chaque service est indéfiniment perfectible. Elle le peut en pratique, toutefois, quand les attentes des consommateurs sont toujours relatives à leur perception d’une situation antérieure et que c’est l’amélioration constante des services qui devient le véritable but. Elle le peut, alors, dans la mesure où la maquette des professions à laquelle se réfère la demande pour être satisfaite est une création d’opportunité.

Les exigences techniques dont on aurait globalement besoin sont toujours hors du contrôle de l’État – et de toute façon impossibles à combler – mais l’acquisition des compétences pertinentes à la satisfaction d’un besoin précisément identifié et défini est possible et d’autant plus facilement accessible que les agencements de compétences qu’on peut en faire sont multiples et découlent de simples décisions politico-administratives.

Les temps d’apprentissage vont augmenter et taxer les limites de ce que l’humain peut retenir et mettre à profit, mais l’offre de service peut demeurer aussi surabondante qu’on le souhaite, si on met à profit les innombrables agencements et substitutions de compétences qui découlent implicitement d’une formation modulaire.

La façon la plus simple de remédier au déséquilibre systémique entre offre et demande est de garder l’offre surabondante face à la demande, en réaménageant simplement les limites des professions, en en créant de nouvelles et en augmentant le nombre des titulaires de la certification qui correspond à chacune d’entre elles. (Un exemple de ce procédé, appliqué à la médecine, est décrit à la Section S)

On peut corriger le problème d’une relation inégale entre le producteur et le consommateur de services par une action sur l’offre objective de compétences. Noter, cependant, qu’on ne la corrige alors qu’en partie seulement. En partie seulement, car on ne peut pas contrer la perception subjective qu’a le consommateur du rapport demande-offre quand il y introduit ses préférences personnelles.

L’importance relative qu’accorde chacun à des critères qui n’ont rien de quantifiable, exclut qu’on puisse réaliser une adéquation parfaite entre ce que le client veut et ce qu’on peut lui offrir. Un biais systématique, positif ou négatif, vient avec la familiarité et crée une forme d’assuétude : tout chiro n’est pas MON chiro, tout professeur de français n’est pas le professeur de français de mes enfants. Chaque professionnel est différent et, comme l’artiste, constitue à lui seul l’offre de services tout entière sur un marché où ne se négocient que SES services

En pratique, donc, quelles que soient les manipulations des professions auxquelles on recourre, la demande pour un fournisseur de services est aussi vaste que sa compétence est perçue et que la notoriété dont il a pu s’affubler. Cette situation est indissociable de la nature même de la vente de services. On ne pourrait y mettre fin qu’en limitant la liberté de choix du fournisseur par les utilisateurs, ce qu’une Nouvelle Société juge inacceptable. Une Nouvelle Société qui prévoit ce phénomène de chantage larvé cherche donc plutôt à en réduire les dommages par la surabondance et en gardant le consensus social comme arbitre.

Pierre JC Allard

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