Chapeau, chapeau, chapeau…

99.08.18

CHAPEAU, CHAPEAU, CHAPEAU …


Si vous avez des enfants de moins de deux ans, vous connaissez les Télétubbies. Sinon, un mot d’explication. La British Broadcasting Corporation diffuse un programme TV qui a été VRAIMENT fait pour les enfants. Pas pour les parents; pour les enfants. Les acteurs? Quatre bonshommes en peluche de couleurs vives. L’intrigue? Une histoire du genre: « j’ai perdu mon chapeau et je l’ai retrouvé ». Le vocabulaire? Celui d’un enfant de deux ans. La gestuelle? Indubitablement copiée sur celle d’un enfant de deux ans. Le mot-clef? Redondance.Le résultat? Miraculeux. Hypnotique. Les Télétubbies peuvent river à leur siège pendant des heures les enfants de moins de deux ans. Les Télétubbies font les gestes et émulent le processus mental de jeunes enfants. Les jeunes enfants se reconnaissent dans les Télétubbies et les jeunes enfants adorent donc les Télétubbies. Évidemment, pour un adulte normal, une cassette des teletubbies est un instrument de torture, mais l’émission n’a pas été faite pour des adultes. Dans leur concept et leur réalisation les télétubbies sont une oeuvre géniale.

Le discours politique actuel au Canada et au Québec n’a pas été fait pour des « adultes politiques ». Nous avons des partis politiques qui n’ont pas de programmes mais des chefs hauts en couleur. Le vocabulaire, la gestuelle sont inspirés de celle des citoyens moyens qu’on présume sans intelligence et sans intérêt pour la chose publique. L’intrigue? Depuis 40 ans, c’est la même: le Québec partira, ne partira pas… « Chapeau, chapeau, chapeau, chapeau… » Le mot-clef? Redondance

Nos politiciens, interchangeables sous leur déguisement rouge ou bleu, émulent le processus mental de jeunes enfants. Le citoyen qui est resté un enfant face à la politique se reconnaît dans ces politiciens qui radotent et en trouve toujours un qu’il adore. Pour les « adultes politiques », la façon dont on gère ce pays est une abomination et la façon dont le gouvernement rend compte de sa gestion est une insulte à l’intelligence…. mais le discours des politiciens ne s’adresse pas à des adultes politiques et la gestion de l’État n’est pas faite pour le bien de tous mais de quelques uns. Le Système atteint ses objectifs. Le Système, dans son concept et sa réalisation, est une oeuvre géniale.

J’ai une petite fille qui grandit. Il y a déjà quelques mois qu’elle connaît par leurs noms Po et Laa-laa – deux des Télétubbies – et qu’elle connaît suffisamment le déroulement de l’histoire pour dire « ballon » ou « chapeau » avant que l’objet n’apparaisse à l’écran. Jusqu’à maintenant la fascination agissait sans partage. Qu’elle se gratte, qu’elle boive ou qu’elle mange, l’oeil restait fixé sur les petits bonshommes. Mais hier…

Hier, elle s’est levée comme une miraculée et elle est allé chercher son tricycle. Oh elle n’a pas brisé la grande histoire d’amour avec les Télétubbies! Pas encore. Elle revient de temps en temps devant l’appareil et elle dit « chapeau » au moment opportun: elle ne chante pas encore mais elle connaît la chanson. Elle sait quand Laa-Laa va retrouver son ballon, de sorte qu’elle peut désormais passer à autre chose et ne revenir que pour les « grands moments ». La redondance a fait son oeuvre. Elle a appris. Génial, que je vous dis. Mais elle n’a plus vraiment besoin des Télétubbies.

A deux ans, elle traverse sans doute une crise aussi significative que la puberté ou la ménopause: elle commence à comprendre que les mots non seulement peuvent, mais DEVRAIENT signifier quelque chose. Est-ce que ce n’est pas la même chose que vit le citoyen québécois moyen qui se désintéresse totalement de la politique au quotidien et ne revient y jeter un coup d’oeil qu’au grand moment des élections? Le citoyen moyen a appris que le discours politique actuel est vide de sens, qu’il n’y a pas vraiment de projet de société en marche, que la gesticulation de ses gouvernants n’a d’autre but que de le garder tranquille pendant que ceux qui ont le pouvoir vaquent à leurs occupations »sérieuses », lesquelles ont pour seul but de se blouser les uns les autres et de faire du fric. La redondance a eu raison de son intérêt.

Je ne crois pas que la dynamique politique du Québec change de façon significative avant qu’un élément extérieur – une crise financière aiguë, par exemple – ne vienne briser l’équilibre. En attendant, je pense qu’il faut mettre l’accent sur le développement de solutions de rechange. Pour cette raison, ceci est la 99ème et dernière « Page de l’Outrage ». Ce site va retourner à sa vocation première qui est de proposer un projet de société… et je pourrai respecter mieux désormais le calendrier de publication des articles de fonds préalables à ce projet: fiscalité, question constitutionnelle, gestion de l’État et relations État-citoyen dans une société branchée à l’Internet.

Il y a aussi une autre raison qui justifie de mettre fin à cette chronique. Je crois que les thèmes que j’ai abordés depuis deux ans ont largement épuisé la valeur illustrative de l’actualité courante comme témoin à charge contre le Système. Les problèmes de la santé, de l’éducation et de la justice, le brigandage des banques, l’hypocrisie de la lutte à la drogue, l’inanité de nos jeux politiques, la brutalité du Système, les vicissitudes de la démocratie, la menace omniprésente de la violence et de la montée en puissance du fascisme, sans parler des faits divers que j’ai cru exemplaires, je crois que nous en avons vu assez de cas flagrants pour que les liens apparaissent désormais d’eux-mêmes.

Il y aura d’autres horreur, bien sûr; il y en aura tous les jours et sans doute de plus en plus. Mais ces horreurs seront les effets des mêmes causes que nous avons déjà dénoncées et seront appliquées par les mêmes méthodes que nous avons déjà identifiées. Pourquoi répéter? Je ne veux pas imposer la torture de la redondance aux « adultes politiques », ni une image de trop à quiconque a choisi de grandir . Il y a eu un temps pour l’outrage; passons à l’étape suivante.

Pierre JC Allard

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