Complaisances sarkozystes envers la dictature tunisienne

Une fois de plus aux abonnés absents, le « président des droits de l’Homme » (sic) ! « Pour la première fois depuis très longtemps, le régime tunisien est en grande difficulté, écrit la Ligue des droits de l’Homme dans un communiqué. Les manifestations de solidarité se multiplient dans le monde, les Etats-Unis critiquent la répression… et voici que le gouvernement français reçoit l’envoyé du despote sans un mot de protestation contre ce que subit le peuple tunisien ! La Ligue des droits de l’Homme, solidaire de sa Ligue sœur la LTDH, assure les défenseurs des droits, et tous les citoyens victimes de l’arbitraire et de l’injustice qui règnent depuis tant d’années en Tunisie, de son entière solidarité avec leur lutte courageuse pour la démocratie et le respect de leurs droits fondamentaux. Qu’ils sachent que le silence complice des autorités politiques françaises actuelles n’est en rien représentatif de l’indignation qui s’étend dans la société française, à présent que les masques tombent et qu’apparaît au grand jour le visage de la dictature. »

Le silence des autorités françaises n’est plus : un chevalier blanc UMPiste, sémillant porte-parole du gouvernement de son état, l’a rompu, comme le relaie la Pravda Le Figaro : « La France évidemment déplore les violences qui ont eu lieu en Tunisie qui ont fait des victimes », a déclaré François Baroin sur Europe 1. « Nous appelons évidemment à l’apaisement parce que seul le dialogue permettra de surmonter les problèmes économiques et sociaux », a-t-il ajouté. » C’est cela, oui, l’apaisement et le dialogue… Mais la condamnation de la répression ? Alors qu’on a fait tirer sur la foule ? On l’attendra encore. « Quels que soient les développements futurs, il est clair que la population tunisienne en général, et la jeunesse en particulier, ne pardonnera pas à Ben Ali d’avoir tiré à balles réelles sur la foule des manifestants », analyse dans Libération Vincent Geisser, chercheur à l’Institut de recherches et d’études sur le monde arabe et musulman. Mais ça n’émeut pas plus que ça le petit Baroin qui poursuit : « S’agissant des blogueurs tunisiens arrêtés, nous n’avons pas d’information précise à ce stade, mais nous rappelons notre attachement à la liberté d’expression. » Les plumonautes respirent ! Le Figaro conclut en esquissant un rappel : « Le nombre de morts dans les émeutes en Tunisie s’élève à 14 après les violences du week-end, selon le gouvernement, alors que la Fédération internationale des ligues de droits de l’Homme (FIDH) le chiffre à au moins 35. » Sur le macabre décompte, ajoutons les 50 morts de Kasserine qu’annonce Le Parisien.

Le réquisitoire de la LDH sur le régime tunisien est édifiant : « Quel est ce pays, si proche, où un jeune diplômé privé de tous moyens de subsistance par la police en est réduit à se suicider par le feu ? Où ceux qui, bouleversés par cette tragédie, manifestent pacifiquement essuient des tirs policiers à balles réelles faisant plusieurs dizaines de morts ? Ce pays dans lequel, depuis des années, les chômeurs qui défendent leurs droits sont durement réprimés, un syndicaliste et un journaliste emprisonnés pour avoir simplement cherché à le faire savoir ? Ce pays où l’on arrête les étudiants qui se syndiquent, où des avocats sont molestés par centaines pour avoir seulement réclamé justice ? Où la presse est muselée, où les enquêteurs de la presse étrangère et les missions des ONG sont refoulés à l’aéroport, où les blogueurs sont pourchassés lorsqu’ils font vivre un peu d’information libre ? Ce pays dans lequel associations et syndicats indépendants sont interdits d’existence légale ou en butte aux tracasseries et aux intimidations ? Ce pays dans les prisons duquel on torture les opposants politiques ? Ce pays, ce n’est ni la Birmanie ni la Corée du Nord : c’est la Tunisie, si souvent dépeinte sous les traits idylliques d’un paradis touristique paisible… Misère, chômage, corruption, mise en coupe réglée de l’Etat et de l’économie par un clan affairiste, surveillance étouffante, paralysie de toute association indépendante, parodies d’élection à plus de 90% des voix et de réélections indéfinies, brutalités et calomnies déversées sur les défenseurs des droits, presse de caniveau aux ordres du pouvoir : tout cela, les ONG de défense des droits le savent et le disent depuis des années. Mais trop de dirigeants européens, parfois sensibles à l’hospitalité officielle du régime, ont cautionné sa vitrine mensongère pour que la majorité de nos concitoyens en soient réellement informés. »

En parlant de complaisance occidentale, balayons d’abord devant notre porte française et voyons nos archives datant de mai 2008, à l’occasion de la visite officielle de Nicolas Sarkozy en Tunisie, l’actualité éclairant désormais notre prise de position sous un jour particulièrement dramatique. Extrait : « Après avoir accordé un satisfecit au régime tunisien, pourtant rien moins qu’exemplaire dans ce domaine, [Sarkozy] s’explique : « La France sera entendue des autres sur toutes les questions y compris les plus sensibles, celles des droits de l’Homme, si elle-même fait des efforts. » Belle lucidité : la France viole désormais les droits de l’Homme sur son propre territoire, par exemple en enfermant des bébés dans les centres de rétention ou en séparant des familles, victimes de l’ignoble politique des quotas d’expulsés. Sarkozy ne peut donc plus donner la leçon sur ce chapitre. Son invitation à faire « des efforts » s’adresse-t-elle à Brice Hortefeux, son ministre de la Persécution des étrangers ? Hypocrite ! Comme Rama Yade : présente en Tunisie dans la délégation française, la secrétaire d’Etat aux droits de l’Homme « a pour sa part évité systématiquement les journalistes et fait savoir par son cabinet qu’elle ne répondrait pas à leurs questions« , comme le rapporte l’Express. Les défenseurs tunisiens des droits de l’Homme sont atterrés : « C’est la realpolitik qui prévaut, constate ainsi Souheir Belhassen, la présidente tunisienne de la Fédération internationale des droits de l’Homme. On ne dérange pas un client. »

« Aujourd’hui, l’espace des libertés progresse » en Tunisie : Nicolas Sarkozy, avril 2008

« Sarkozy avait promis une politique étrangère exemplaire, de défense des libertés et des droits de l’Homme. Les Français héritent d’un super-VRP, serviteur zélé des milieux d’affaires et du complexe militaro-industriel, signant à tire-larigot des contrats, réels ou sujets à caution, avec d’aussi exquis démocrates que Kadhafi, les dirigeants chinois ou la royauté saoudienne. Il met ainsi dans sa poche, avec son mouchoir et le stylo du président roumain par-dessus, ses vibrantes promesses d’une politique en faveur des droits de l’Homme. Sur l’échiquier de la diplomatie internationale, Sarkozy n’est qu’un nouveau pion au service de la real politik traditionnelle, juste poussée à son paroxysme d’hypocrisie et de cynisme. « Rupture » ? Non, imposture !« , écrivions-nous dans La grande manipulation (que vous pouvez commander en cliquant sur ce lien). A cette liste d’ « exquis démocrates« , ajoutons donc Zine el Abidine ben Ali. »

Différence avec 2010 : si Sarkozy fermait alors pudiquement les yeux sur les atteintes aux droits de l’Homme en Tunisie, aujourd’hui, pour obtenir le même résultat, il va falloir qu’il se les crève.

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