Décès de Michel Chartand: un canyon dans nos vies

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Le décès de Michel Chartrand ne constitue pas seulement la fin d’une époque; c’est tout un monde qui s’écroule avec lui. Un monde de luttes, de rapports de force, de gains arrachés à coups de grèves et de batailles héroïques, d’amour fraternel entre des travailleurs partageant la même condition sociale et ayant la conviction que c’est de leur union que jaillira de meilleures conditions pour tous. Le départ de Chartrand ne signe pas seulement la fin de la vie d’un homme, mais peut-être aussi celle d’une certaine trempe d’hommes, ce ceux qui sont incorruptibles, qui ne se prostituent pas pour une parcelle de pouvoir et qui ne laissent jamais la realpolitik ou les petits calculs partisans assombrir la lumière de leurs idéaux.

Seulement quelques personnes ont changé ma vie et ma conception de la politique; Michel Chartrand fut l’une d’elle. Les Misérables, de Hugo, m’ont appris la valeur réelle d’une société où les hommes ne sont que des outils au service d’une économie capitaliste sans contrôle. Germinal, de Zola, m’a expliqué la valeur réelle de la révolte. Olivar Asselin m’a animé de sa fureur de franc-tireur qui ne renie jamais ses idéaux. Et Chartrand, finalement m’a illuminé avec la pureté de ses convictions et ses actions vaillantes – comme en 1949, à Asbestos, quand il a lancé « arrête de shaker, tu vas me manquer, crisse » à un policier qui le tenait dans sa mire de fusil – m’a convaincu de la nécessité de ne jamais édulcorer ses valeurs, de ne jamais baisser la tête quand on est convaincu de faire le bien et de le faire conformément à ses tripes. Il m’a aussi appris la valeur d’une saine colère, bien canalisée.

Chatrand, je l’ai rencontré deux fois, mais j’avais déjà lu sur lui, fait des travaux scolaires sur sa vie, et je connaissais et admirais ses combats.

La première fois où nos chemins se sont croisés, c’était en 2000, à la librairie Garneau, rue Fleury, où je travaillais alors. Il était venu à une séance de signature d’autographes, pour la parution d’un nouveau tome de sa biographie, et, à peine entré dans le magasin, il m’avait déclaré, d’une voix tonitruante, alors que je l’accueillais: « Êtes-vous syndiqués icitte? » J’avais envie de lui dire « chuuuuut », de lui demander de ne pas me nuire, de ne pas risquer ainsi mon gagne-pain. Puis, je me suis rappelé qui j’avais en face de moi, ses combats, son courage, ses profondes valeurs chrétiennes. Non, ce n’était pas à Chartrand de parler moins fort, mais peut-être à moi de le faire un peu plus. Ce n’était pas à lui de se conformer à mon statut de gagne-petit, mais à moi de relever la tête et d’exiger davantage. Telle était la force de cet homme!

La seconde fois, c’était lors d’une cérémonie funèbre, en 2001, alors qu’on se souvenait de Jacques Larue-Langlois, un de mes collègues à L’aut’journal, où j’écrivais alors. Je discutais politique, je ne me souviens plus avec qui, et Chartrand, s’étant retrouvé devant le jeune homme d’à peine vingt-un ans que j’étais alors, m’avait dit quelque chose du genre: « C’est bien intéressant ce que tu dis, jeune homme, mais que fais-tu concrètement pour changer les choses? » Et moi, je lui avais répondu, du tac au tac: « Monsieur Chartrand, j’étais candidat aux dernières élections provinciales et j’essaie de changer le monde à chacun de mes textes dans L’aut’journal. » Manifestement surpris, il s’était repris: « C’est bien ça, mon gars, c’est bien, continue! » C’était aussi ça, Chartrand, un homme qui sait reconnaître la valeur de l’action et qui, s’il se désespérait de voir que les jeunes d’aujourd’hui semblaient moins impliqués qu’auparavant, ne se résignait pas pour autant à espérer le changement.

Je voulais qu’on l’invite au rassemblement Québec vs. Cour suprême: la loi 101, notre seule voix! de dimanche dernier. Je m’étais dit, naïvement: ce serait peut-être une de ses dernières apparitions publiques, peut-être aimerait-il lancer un cri du coeur à la nouvelle génération. J’ignorais qu’il était à ce point malade; il est mort le lendemain de l’événement. Peut-être – et permettez-moi d’être candide – avons-nous pris le relai de son combat, peut-être a-t-il été, jusque dans ses dernières heures, fier de voir qu’après plusieurs décennies de morosité, une nouvelle génération tente de se lever, qu’elle désire se battre pour la langue, cet autre combat qui fut le sien, et qui lui valut l’opprobre des forcées armées alors qu’il avait refusé, en son jeune temps, de remplir un formulaire unilingue anglais. « Si on n’a pas le courage de prendre les moyens nécessaires pour sauver la langue française, il faut avoir le courage de dire aux générations qui s’en viennent qu’on s’en va vers une assimilation nécessaire à brève échéance », avait-il déclamé, en 1971.

Ce n’est pas un trou qui s’ouvre derrière nos dos avec le décès de Michel Chartrand; c’est un cratère. Un canyon qui se creuse de plus en plus rapidement sous nos pieds au fur à et mesure que nos géants nous quittent. Nous ne pouvons nous retourner sans risquer de tomber; il nous faut aller de l’avant et nous servir de l’expérience absolument fascinante d’une vie d’intégrité, de courage, de valeurs chrétiennes et sociales d’un homme qui, s’il était grand, nous est apparu comme un géant parce que nous étions petits ou courbés.

Repose en paix, Michel Chartrand. Tu as changé ma vie; tu as changé nos vies. Merci. Et oublie pas de syndiquer les travailleurs du paradis!

« Tout le monde devrait faire de la politique. En démocratie, c’est un devoir. Assumer des responsabilités à son niveau; voir à ce que le monde s’épanouisse. On est nés pour le bonheur, quel que soit notre handicap physique ou mental, quels que soient nos parents ou nos gênes. Et pour le bonheur, il faut un minimum: manger, se faire soigner, s’éduquer. Pis travailler. On s’épanouit par le travail! » -Michel Chartrand

Louis Préfontaine

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