Découplage inversé à l’horizon

YAN BARCELO  Le thème du « découplage » des économies émergentes a fait couler beaucoup d’encre au cours des cinq dernières années. Mais l’évolution des rapports économiques entre les grands pays émergents, surtout la Chine et l’Inde, et les pays avancés laisse présager que ce thème va prendre une tournure inattendue dans les années à venir. C’est presque fait : les économies émergentes se détachent de plus en plus des économies avancées. À présent, ces dernières devront prendre garde de ne pas se « découpler » des émergentes.

Au départ, on parlait de « découplage » uniquement au plan financier pour indiquer ce qui apparaissait comme une convergence plus faible entre les places boursières des économies émergentes et développées. C’était un leurre. Les places boursières étaient solidement imbriquées, les places émergentes étant définitivement à la remorque des avancées. Les chutes, au moment de la crise, ont été catastrophiques partout.

Toutefois, un accroc est survenu dans cette corrélation au lendemain de la crise: les places boursières émergentes, surtout en Chine et en Inde, ont repris le chemin de la croissance plusieurs mois avant leurs consoeurs avancées.

Étanchéité croissante

La vraie histoire du découplage se passe à un niveau plus important. «C’est l’économie réelle qui est en train de se découpler, note Françoise Lemoine, associée de recherche au Centre d’études prospectives et d’information internationale (CEPII), à Paris. Les pays émergents dépendent encore des économies avancées, mais leurs économies s’avèrent de plus en plus étanches de ces dernières. »

C’est un phénomène qu’on voit se dessiner depuis une décennie environ. Jusqu’à la crise asiatique de 1997-98, dès que les États-Unis éternuaient, l’ensemble des pays émergents se retrouvaient à l’urgence. Mais au début des années 2000, on a vu se creuser de plus en plus l’écart de performance entre les économies émergentes et occidentales. Mais les adversaires du « découplage », une majorité, « s’attendaient à ce que les pays émergents s’effondrent avec la tombée en récession des économies avancées, » rappelle Pierre Fournier, analyste géopolitique à la Financière Banque Nationale. Et tout le monde pensait que seulement le consommateur américain pouvait assurer la reprise. »

Surprise. Les pays émergents ne se sont pas écroulés et ils se tirent maintenant très bien d’affaires sans le fameux « engin » du consommateur américain. Tandis que les Américains et la plupart des pays occidentaux s’embourbent de plus en plus dans une inconfortable stagnation économique, les pays émergents tirent fort bien leur épingle du jeu. Et ce dynamisme ne se limite pas aux habituels grands acteurs. « C’est ce qu’on voit aussi dans de plus petits pays émergents comme le Vietnam, le Cambodge, le Pérou et certains pays africains, notamment le Ghana, » fait ressortir Bertrand Milot, directeur des investissements chez Cordiant, à Montréal, une firme qui n’investit que dans les économies émergentes.

La question qui bafouait les bonzes économiques il y a encore un ou deux ans est la suivante : comment une économie comme celle de la Chine, dont le PIB dépend à près de 60% des exportations, peut-elle continuer de croître à un rythme annuel supérieur à 10% et quand même afficher autant d’indépendance face au consommateur américain? (Notons que le rythme de croissance annuelle a depuis fléchi autour de 9%). Nombre d’économétriciens ont dû aiguiser leurs crayons économétriques. La firme de consultation internationale McKinsey est une de celles qui ont modifié les équations des économétriciens. La proportion du PIB chinois qui dépend des exportations n’est pas de 60%, mais oscille entre 19% et 33%, découvre l’étude de McKinsey intitulée A Truer Picture of China’s Export Machine (septembre 2010).

Or, l’analyse de McKinsey « suggère que les exportations ont été un important moteur de la croissance chinoise, mais pas le moteur dominant, et que les idées prévalentes surestiment le rôle de l’exportation tout en sous-estimant le rôle de la consommation domestique pour la croissance chinoise. »

De plus en plus de facteurs contribuent à la mise en place d’un engin interne à l’économie chinoise – une situation qu’on retrouve aussi en Inde et au Brésil, par exemple. « Le marché intérieur chinois s’est constitué de plus en plus au cours des dix dernières années. On a commencé à mettre en place des programmes de pension et de santé de telle sorte que le Chinois moyen qui épargne 50% de son revenu va se sentir plus à l’aise pour consommer qu’il n’y a cinq ou six ans, » indique Pierre Fournier.

Autre élément crucial : les échanges commerciaux se multiplient entre les économies émergentes elles-mêmes, tout particulièrement au sein de l’Asie. « Pour la consommation intérieure, ce sont les pays asiatiques qui gagnent le plus de part de marché en Chine, signale Mme Lemoine. On voit se mettre en place une croissance asiatique qui semble dépendre de moins en moins de l’Occident et de plus en plus de la Chine, ». Ainsi, 20% du PIB de Taiwan tient aux exportations de ce pays vers la Chine, 10% du PIB de la Corée du Sud, 3% du PIB du Japon.

Or, tous les observateurs constatent que ce sont les locomotives émergentes qui entraînent la croissance mondiale, plus que le consommateur américain. Et la question que formulent de plus en plus d’intervenants, notamment Mme Lemoine et McKinsey, est la suivante : comment les entreprises occidentales peuvent-elles s’assurer de profiter de la croissance asiatique tout en ayant à se mesurer aux compétiteurs de plus en plus sophistiqués de ces pays?

C’est un des grands défis de la prochaine décennie. Si les économies avancées n’y répondent pas, le découplage aura définitivement lieu. En fait, il sera inversé : la locomotive des pays émergents poursuivra sa route, tandis que les pays avancés s’enfonceront dans la stagnation.

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