Des sondages qui font mal

C’est une question récurrente qui s’empare de nos médias : les sondages sont-ils crédibles ou manipulables, voire manipulateurs ?

Les instituts de sondage prennent au fil des ans de l’ampleur, et d’Ipsos, à Sofres, en passant par CSA, IFOP, BVA, leur chiffre d’affaire est passé de 70 Millions de francs en 1970 à 548 Mf en 1984, et s’ils sont souvent utilisés pour connaitre l’intérêt que porte le consommateur pour tel ou tel produit, c’est dans le monde politique qu’il pose le plus de problème.

Sont-ils sincères ? Le panel interrogé est-il représentatif, y-a-il possibilité de manipulation, voire de fraude ? Sur ce lien, on peut apprendre toutes les techniques possibles permettant, par une simple manipulation, de convaincre 70% d’un auditoire. Pour qu’il soit crédible, il faut que l’entreprise qui le mène soit le plus indépendante possible, ce qui parait compliqué lorsque l’on sait que la plupart des instituts de sondage appartiennent à des groupes financiers, ou industriels. lien CSA est contrôlé par le très sarkozyste Vincent Bolloré, tout comme BVA qui a comme autres actionnaires les fonds d’investissement Rothschild.

Il y a d’abord la formulation de la question, car suivant la manière dont elle est tournée, elle peut influencer la réponse du sondé : comme par exemple ce sondage de l’IFOP qui en octobre 2007 demandait : « travailler le dimanche est payé davantage qu’en semaine. Si votre employeur vous proposait de travailler le dimanche, accepteriez vous ?  » lien

Lorsque l’on sait que c’est Laurence Parisot, la patronne du MEDEF qui détient la majorité des parts d’IFOP, on comprend mieux l’intérêt de la manipulation.

En attendant, celle-ci avait réussi, car à la question posée, les sondés avaient répondu majoritairement oui (17% oui toujours, et 50% oui, de temps en temps).

Or quelques mois après, IPSOS lançait un sondage identique, avec une question moins insidieuse, faisant apparaitre que 64% des français ne voulaient pas travailler régulièrement le dimanche. lien

Et puis il y a l’analyse que fait le journal qui publie le résultat du sondage, et là, ça peut poser problème.

Par exemple à la question, posée en mars 2008, « diriez vous que depuis quelques semaines, Nicolas Sarkozy exerce sa fonction de Président de la République, 1) de manière différente ? 2) de la même manière ? »

Les sondés ont répondu à 49% de manière différente, et 50% ont répondu de la même manière (1% ne s’étant pas prononcé). lien (p11)

Logiquement, le journal aurait du traduire ce sondage en déclarant que les français, majoritairement, n’observait pas de changement dans le style du chef de l’état.

Or le journal, le Figaro, pour ne pas le nommer a proposé comme titre : « pour 58% des Français, le style Sarkozy a changé en bien », (lien) puis s’apercevant de son erreur, à modifié le titre sur son site internet publiant «  pour la moitié des Français, le style Sarkozy a changé  », ce qui ne correspond pas non plus au résultat du sondage. lien

Comme le lecteur n’aura peut-être pas la curiosité d’aller le vérifier, il va être gentiment manipulé.

Pour comprendre cette imposture, il faut se souvenir que le Figaro est dirigé par un certain Etienne Mougeotte, l’un des invités de la soirée du Fouquet’s de mai 2007, dont on sait les liens d’amitié avec l’autocrate présidentiel dont il sera d’ailleurs l’un des acteurs de la campagne 2012. lien

Mais au-delà de la volontaire mauvaise interprétation que peut faire un journal d’un sondage, il y a surtout la question de l’indépendance de l’institut de sondage.

Penchons nous sur le cas de l’institut « Opinion Way ». lien

Avec son chiffre d’affaire de 5 millions d’euros (2006) il est dirigé par un certain Hugues Cazenave, lequel a commencé sa carrière en 1986 dans le cabinet de Gérard Longuet (ex activiste d’occident, groupe d’extrême droite), puis est passé du RPR à l’UMP.

Le Figaro commande régulièrement ses sondages à Opinion Way, et cet institut est directement relié à l’Elysée.

D’ailleurs Opinion Way a été déjà épinglée au début du quinquennat par la Cour de Comptes, qui a reproché à Nicolas Sarközi de l’avoir choisi sans mise en concurrence.

Ce dernier a financé Opinion Way à hauteur de 1,5 millions d’euros et le moins qu’on puisse dire, c’est qu’il y a un manque d’indépendance de cet institut par rapport au gouvernement. lien

Une député des Deux-Sèvres, Delphine Batho l’avait dénoncé des 2007 : « nous sommes au cœur d’un système d’instrumentalisation de l’opinion entre le pouvoir, un institut de sondage et certains médias  » et rappelait que ces sondages payés par l’Elysée, étaient au frais du contribuable.

A l’époque Opinion Way avait démenti, mais le 13 octobre 2011, Didier Migaud, remplaçant le regretté Philippe Seguin, a remis le couvert, relançant la polémique.

Delphine Batho reprend donc le flambeau, et démontre que ce qu’elle avait dénoncé dès 2007 était bien réel. lien

Opinion Way vient d’ailleurs encore de frapper affirmant que la dernière prestation télévisuelle du chef de l’état avait convaincu 55% des sondés.

Affirmation contestable à la lumière d’un sondage paru en 2009 sur la même question, pour lequel le Figaro, se basant sur un sondage réalisé par « Opinion Way » avait donné un résultat diamétralement opposé (lien) à celui publié par « Le Parisien » d’après un sondage CSA, affirmant que 52% des français n’avaient pas été convaincus par Sarközi. lien

D’ailleurs le sondage de TNS Sofres contredit celui d’Opinion Way d’octobre 2011. lien

Ensuite, il faut s’interroger sur la nature des sondés, être sur de leur objectivité, de leur indépendance, et donc de leur sincérité.

Certains sondés sont payés, et les instituts assurent que c’est un moyen de fidéliser ceux-ci, précisant qu’il ne s’agit pas d’une « rémunération » (ou alors très faible) mais souvent d’un jeu concours, faisant miroiter une récompense éventuelle. lien

On trouve pourtant sur le net, des sites qui vous proposent de gagner de l’argent en participant à des sondages. lien

Au mois de mars 2011, l’institut de sondage Harris Interactive, a proposé les résultats d’un sondage donnant Le Pen à 23% devant Aubry et Sarközi à 21%, et l’on apprenait que c’est par Internet que ce sondage avait été réalisé, (lien) méthode contestée par l’UMP qui a tenté de le minimiser. lien

La manipulation devient aujourd’hui tout un « art » (lien) et devant le danger qu’elle représente, notamment en matière de sondage, de nombreux élus ont demandé d’en interdire la publication, au moins à quelques jours d’une élection, sachant que celle-ci se jouant parfois à un maigre pourcentage, il suffit de quelques voix pour faire pencher la balance et l’emporter.

Le 19 février 2002, une loi a donc été promulguée, interdisant la publication de tout sondage la veille et le jour d’un scrutin lors de l’élection présidentielle. Lien (page 15)

Mais ce serait oublier que n’importe quel internaute peut aller consulter sur un site hors frontière nationale n’importe quel sondage, même la veille d’une élection. lien

En effet, si la loi interdit la publication du dit sondage, elle n’interdit pas aux instituts d’en lancer, lesquels peuvent être diffusés hors de nos frontières. lien

Bien sur le sénat a proposé une loi, le 25 octobre 2010, adoptée le 1 juin 2011 (lien) visant en 15 recommandations à rendre les sondages à caractère politique plus sincères et plus transparents, afin de rendre la loi sur les sondages plus cohérente, et renforcer la légitimité et l’efficacité de la commission de sondage. lien

Mais on peut légitimement douter de son efficacité.

Il ne reste donc qu’une solution, interdire purement et simplement les sondages lorsqu’ils concernent le monde politique.

En 2009, la Belgique à déposé une loi dans ce sens, et nous pourrions nous en inspirer. lien

Même si le CEVIPOF (centre de recherches politiques de Sciences Po) affirme que «  les positions les plus radicales, aspirant à interdire tout bonnement la publication de sondages en période électorale sont sans doutes peu réalistes  », on ne voit guère d’autres solutions pour échapper à la possibilité de manipulation. Lien (page 22)

Le débat est riche sur le net, comme on peut le constater sur ce lien, et le blogueur de conclure : « les sondages politiques, même s’ils sont honnêtes, modifient en profondeur le fonctionnement du vote des citoyens, ils pervertissent par nature la fonction même du vote ».

On peut écouter sur ce lien ce que pense Alain Garrigou, professeur de Sciences Politiques à Paris X de la crédibilité des sondages.

En attendant, la date de l’échéance présidentielle approche, et les sondages continuent de pleuvoir malgré tout.

Et puis, récemment, lors de la primaire socialiste, le CSA, en réponse à une question posée par le PS, n’a pas voulu interdire les sondages la veille du scrutin, faisant remarquer que telle disposition ne s’appliquait qu’au scrutin présidentiel. lien

Alors comme dit mon vieil ami africain :

« Si le monde est dangereux a vivre c’est à cause de ceux qui regardent et laissent faire »

Merci à Corinne Py pour son aide efficace.

L’image illustrant l’article provient de « legaulois.info »

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