Dîner du siècle: œufs, farine et quolibets pour les puissants, garde à vue pour les manifestants

Hier soir, le rassemblement du petit Bilderberg français, le dîner du Siècle, a été copieusement chahuté. Récits croisés de trois confrères présents sur les lieux, Jean-Pierre Anselme, Michel Soudais et Hervé Kempf.

80 manifestants le 27 octobre, 300 le 24 novembre : l’apparition des invités, triés sur le volet, du dîner organisé chaque mois par le club du Siècle, dans le luxueux cadre de l’Automobile Club de France*, place de la Concorde à Paris, devient de moins en moins discrète. Or c’est justement la discrétion qui est souhaitée par les membres de cette coterie, que le journaliste Jean-Pierre Anselme baptise, sur son blog hébergé par Mediapart, le « comité central des élites, là où s’agglomèrent les quelques centaines de ci-devants de la République » : « Rois de l’économie et de la finance, princes de la haute administration, seigneurs de la politique (de droite et de [pseudo, NdA] gauche***), barons des médias et de l’édition, chevaliers de l’intellectuelle courbette, vassaux du syndicalisme… ils sont 550 environ, et quelque 200 stagiaires, à avoir l’insigne privilège d’être invités à banqueter tous les quatrièmes mercredi du mois dans un des plus hauts lieux de sociabilité de la classe dominante.

C’est là que se préparent entre gens de bonne compagnie les contre-réformes libérales qui seront ensuite votées par les «représentants du peuple» et promues par les médias de connivence. C’est là que, depuis plus de soixante ans, les apparatchiks de la classe dirigeante décident de la vie des Français. En toute discrétion. » Plus maintenant, donc : les voilà accueillis par des bordées de sifflets, d’injures et de quolibets, hués, bombardés d’oeufs, de farine, de rouleaux de papier hygiénique…. « Le Siècle, c’est une société secrète : on n’a pas le droit de dire ce qui s’y passe ou de rapporter ce qui s’y dit.  On peut donc légitimement penser que ce n’est pas avouable. Alors que les journalistes s’y pressent à titre privé, c’est scandaleux. Ils n’ont rien à y faire et nous, nous sommes là pour faire du bruit car on veut qu’ils aient honte », explique le journaliste et réalisateur Michel Fiszbin**, à l’origine de la manifestation avec la bande de trublions de Pierre Carles, journaliste et documentariste, dont il fait partie, ayant co-produit son dernier film, Fin de concession.

Rue89 livre quelques noms de participants journalistes au dîner du Siècle : David Pujadas (France 2), Michel Field (Europe 1), Arlette Chabot (France 2 et Public Sénat), Laurent Joffrin (Libération), Alain-Gérard Slama (Le Figaro, France Culture), Claude Imbert (Le Point), Franz-Olivier Giesbert (Le Point, France 2)… Leur faire « honte », donc, selon Fiszbin. Pari gagné ? Pas encore : « mercredi soir, selon l’AFP, aucun journaliste connu n’a été aperçu entrant dans les locaux de l’ACF », écrit Jean-Pierre Anselme, mais son confrère de Politis, Michel Soudais, contredit l’agence, reportage photographique à l’appui montrant Jean-Pierre Elkabbach (Europe 1, Public Sénat et présidant la structure Lagardère News ) et Sylvie Pierre-Brossolette (Le point et France 2). Egalement saisie par son objectif, une ministre : Nathalie Kosciusko-Morizet.

Raison de plus pour que l’affront fait à l’oligarchie ne reste pas impuni : «On va les encager !» beugle un gradé des CRS à son escouade de Robocops, raconte Anselme. À 21 h 05, ce mercredi 24 novembre, sous un crachin glacial, les très nombreuses forces de police attroupées sur la place de la Concorde et à proximité (au moins une vingtaine de camionnettes de CRS et de gardes mobiles) passent à l’action. Objectif : virer les quelque 300 manifestants (…). En une petite heure, consciencieusement, la force publique va encercler une partie des manifestants, en embarquer une trentaine (selon l’AFP), en contrôler d’autres (face au mur, mains en l’air, jambes écartées), pourchasser et arrêter sans ménagement quelques fuyards… À 22 h, mission accomplie : devant l’entrée de l’Automobile Club, à moins de 200 pas de l’endroit où fut guillotiné Louis XVI, quelques luxueuses limousines insouciamment garées par leurs chauffeurs témoignent de l’empressement à faire place nette du préfet de police de Paris (injoignable hier soir). Mais pourquoi tant de zèle, et qui plus est pour une réunion privée ? »

Soudais, qui titre Le dîner du Siècle était bien gardé, conteste la trentaine d’arrestations chiffrée par l’AFP : « Sans doute un nombre plus important à ce que j’ai pu voir, un bus et trois fourgons de police ayant servi au transport des interpellés ». Il dénonce aussi, là encore photos à l’appui, des arrestations « musclées ». Et conclut : « Toujours présent sur les lieux, Pierre Carles, qui demandait à rester au milieu de ses camarades encerclés et à être conduit au même endroit qu’eux, a fini par rejoindre lui aussi un fourgon, vers 22 h 15, une fois que les derniers manifestants, qui n’avaient pu être interpellés faute de fourgons en nombre suffisant, aient été reconduits par petits groupes ou individuellement jusqu’au métro. On vit un Siècle formidable. »

Hervé Kempf, l’écolo-journaliste du Monde (auteur des ouvrages Comment les riches détruisent la planète et Pour sauver la planète, sortez du capitalisme), consacre enfin lui aussi un article à cette manifestation sur son blog Reporterre, qu’il titre : Les oligarques du Siècle chahutés par le peuple. « Des riches arrivent à pied, effarés, au milieu des huées et des sifflets. (…) Il n’y a plus beaucoup d’oeufs. Des cris, des « ouh », quelques pétards, des tam-tams, des slogans : « Elysée au Karcher », « Les racailles en col blanc, allez vous faire foutre », « Police nationale, police du capital », « On a faim de justice », etc. Ça discute à droite à gauche. Les policiers se sont casqués, et ont sorti le bouclier. (…) Voilà, la soirée des riches a été gâchée. Il est bien de situer et de montrer les lieux de pouvoir. Et de répandre, sans doute, un soupçon d’inquiétude dans l’oligarchie. » Suite au prochain dîner du Siècle, le quatrième mercredi de décembre…

*La photo ouvrant l’article, tirée du blog de l’artiste peintre ayant réalisé dorures et patines de ses salons, donne une bonne idée de son faste.

**Une mémorable prise de bec l’a opposé à Jean-Marc Morandini sur l’antenne d’Europe 1 en direct, ce dernier se comportant en parfait chien de garde du système. Extrait : « Vous travaillez pour Bolloré et Lagardère », lui lance Fiszbin ; « Et j’en suis fier ! », répond l’autre…

***Parmi les membres du Siècle cités par Wikipédia figurent quelques solfériniens : Martine Aubry, Jean-Pierre Chevènement, Laurent Fabius, Elisabeth Guigou, François Hollande, Pascal Lamy et Dominique Strauss-Kahn. Emmanuel Valls doit être jaloux.

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