Échec du succès et succès de l’échec

 

YAN BARCELO

Au Québec, nous vivons dans une société qui admet mal le succès et encore moins l’échec. Pourtant, Dieu sait comme chacun de ces deux termes compte ses succès et ses échecs propres. Ainsi, il y a bien sûr le succès du succès, mais aussi l’échec du succès; et il y a le succès de l’échec, tout comme l’échec de l’échec.

On connaît tous le succès, ne serait-ce qu’à titre de spectateur plus ou moins envieux. Qu’il s’agisse de l’homme d’affaires qui réussit, de l’artiste qui émerge ou simplement du travailleur qui réussit un bon coup, tous nous pouvons goûter cette saveur du triomphe, ne serait-ce que par procuration. Tout au long de la vie, l’expérience de petits succès personnels est cruciale pour construire la confiance de l’individu. Malheur à celui qui ne goûte jamais à de tels succès, qui demeure toujours dans l’ombre de la performance d’autrui, qui ne réussit jamais à établir pour lui-même la mesure de ses succès et la mesure de ses échecs.

En distinction de ces petits succès et triomphes personnels, il y a le SUCCÈS, celui vers lequel toute notre société mercantilisée est tourné : le succès de celui qui réussit à devenir prospère, même indépendant financièrement, qui peut se payer la grosse bagnole, la propriété qui en jette et, s’il est vraiment futé, l’épouse-mannequin. Bien sûr, cette figure masculine trouve de plus en plus son pendant féminin : la battante à qui tout réussit et qui peut s’engoncer avec ravissement dans les délices de l’abondance.

Trop souvent, ce succès porte un échec secret, comme une trame invisible en négatif. Beaucoup de ces « successful people » ne sont guère une réussite au plan humain et exhalent un parfum détestable d’arrogance, de satisfaction tranquille, donnant l’impression de ne pas tout à fait appartenir à la race humaine. Quelques-uns, à force d’arrogance et d’orgueil, rencontrent un jour leur Waterloo. Ce n’est pas qu’ils connaissent l’échec. Non. C’est plutôt que leur succès perd sa saveur. Ils possèdent beaucoup, disposent d’un réseau de contacts enviable, ont le loisir d’aller jouer au golf sur tous les parcours prestigieux de la planète, mais toute leur vie est devenue fade, vide, insipide. Souvent, leur mariage n’est plus qu’une façade et leurs enfants s’avèrent une déception.

Notez que cette éviscération de la vie n’est pas la propriété exclusive des riches et nantis. Nombre de gens, sans avoir fait fortune, connaissent néanmoins la prospérité que notre société dispense largement et disposent de deux maisons, trois voitures et quatre téléviseurs. Mais leur vie, toute consacrée à leur avancement matériel, perd toute intensité et tout sens. C’est l’échec du succès. Et cet échec peut s’approfondir. Tout à coup, le conjoint quitte, ou l’entreprise fait faillite, l’emploi est interrompu, la maladie frappe, l’enfant se drogue. Ou un événement sauvage et imprévisible fait tout dérailler. L’actualité nous en a récemment donné deux exemples frappants avec les personnes du Dr Turcotte et de Dominique Strauss-Kahn. On peine à imaginer les abimes de désespoir auxquels peuvent sombrer des êtres qui, comme ces deux figures, voient tout à coup leur vie chavirer suite à l’irruption de pulsions mal contrôlées.

Mais sans sombrer dans de tels gouffres, certaines personnes souffrent néanmoins d’échecs très lourds à encaisser qui leur fait voir la vie par le petit bout de la lorgnette. Dans plusieurs cas, ils ne veulent pas renoncer à l’idole de succès qu’ils ont sculptée d’eux-mêmes. Coûte que coûte, ils s’accrochent et tentent, vaille que vaille, de gravir à nouveau les échelons qui les ramèneront jusqu’aux altitudes où leur succès passé leur permettait de s’abreuver. Ce refus de renoncer aux idoles auxquelles ils ont précédemment sacrifié leur vie, des idoles qui ont pourtant dévoilé ce qu’elles recelaient de cruauté et d’indifférence, c’est ce que j’appellerais l’échec de l’échec. Peut-être ces candidats connaîtront-ils le succès à nouveau, après avoir goûté à l’échec, mais une chose leur échappera : le succès de l’échec.

Car il y a un succès de l’échec, bien qu’il ne soit pas donné à tous d’y accéder. C’est le moment où l’échec débouche sur quelque chose de béni : une prise en compte de nouvelles perspectives sur la vie, le dévoilement de nouvelles valeurs ou le recouvrement de valeurs oubliées. J’ai connu des personnes qui, suite à un choc important dans leur vie, un choc ressenti le plus souvent comme un échec personnel (divorce, maladie, faillite professionnelle), ont renoué avec des dimensions jusque-là négligées de la vie : l’humilité, la gratitude, la patience, l’amitié, le souci d’autrui. Chez l’une d’elles, l’échec a conduit à la vie spirituelle et à la quête de Dieu.

Jusqu’à ce que l’échec ne vienne imposer un frein à leur train de vie, ces personnes n’en avaient que pour leur intérêt, leur égoïsme, leur avancement, leur plaisir. Tout se calculait à la mesure de ces impératifs : l’amitié n’était qu’un outil de leur ambition, l’amour, qu’un masque de leur égoïsme. Puis, un jour, leurs priorités ont changé. Sont-ils devenus des saints? Non, bien sûr. Dans certains cas, ils ont retrouvé la voie de la prospérité. Mais leur action dans la vie et auprès de gens qu’ils rencontraient a gagné une nouvelle qualité plus soucieuse d’autrui, plus empathique, plus généreuse, moins égocentrique.

Ce changement intérieur, c’est le moment bienheureux de ce que j’appelle le succès de l’échec. C’est le type de succès que je souhaite au plus grand nombre.

YAN BARCELO

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