Editoriaux La Presse – 2

La Presse. Septembre/Octobre 1994 (2 de 6)

2 Messieurs, soyons sérieux… !

Il n’est pas suffisant que les candidats nous fassent connaître leur perception de la crise du travail. Il faut encore qu’ils nous convainquent qu’ils sont prêts à s’investir corps et âmes dans la lutte contre l’exclusion qui est la conséquence de l’absence de travail. Les candidats nous ont offert si peu de renseignements sur la façon de régler le problème du chômage qu’on est en droit de se demander s’ils en voient toute l’importance.

Question #1 Êtes-vous totalement commis à régler la crise du travail ?

La crise est infiniment plus grave qu’on ne veut l’admettre. Il y a présentement 11,5% de chômeurs au Québec; en novembre 1992, ils étaient 14,3 %. Surtout, n’allez pas croire que la situation s’est améliorée ! Les statistiques du chômage ne sont là que pour détourner l’attention. Ajoutez aux 395 000 chômeurs les 466 000 Assistés sociaux, et vous aurez une meilleure idée du nombre des sans-travail . On parle de 861 000 ménages, ce qui veut dire tout près de 1,5 millions de personnes qui vivent du B.S. et de l’Assurance chômage.

On parle des chômeurs, mais le chômeur est l’aristocrate des sans-travail. Par définition, il a déjà travaillé, il est apte au travail, il recherche activement un emploi; il peut avoir la fierté de ne recevoir que des sommes qu’il a contribué à amasser et qui représentent souvent moins que ce qu’il a lui même contribué au cours des années. Il a encore un espoir raisonnable de trouver un emploi et il lui reste une voix pour attirer l’attention. Le chômeur vit un purgatoire; il y a pire. Souvent, quand le purgatoire se vide et que les chiffres du chômage s’améliorent, c’est l’enfer qui se remplit

L’enfer, c’est l’exclusion: la probabilité qu’on ne retournera jamais au travail et qu’on restera toujours un citoyen de troisième classe. Avec le chômage et les Assistés sociaux, vous n’avez pas encore fait le plein de l’enfer, loin de là. Pour tracer la frontière de l’exclusion, il faudrait inclure les jeunes en âge de travailler et que leur famille prend en charge; les conjoints qui voudraient travailler mais qui doivent rester aux crochets de leur partenaire; les presque-vieux mis à une retraite forcée; les handicapés légers qu’on traite comme s’ils étaient totalement invalides; les marginaux et les sans-papiers, qui ne touchent que ce qu’on leur donne… et les délinquants qui n’ont que le revenu qu’ils prennent…

Comptant seulement la main-d’oeuvre et des Assistés sociaux, c’est 21,7 % de sans-travail involontaires que nous avons au Québec. Tous cercles de l’enfer confondus, il ne nous reste finalement que 3 millions de travailleurs au travail sur une population active de 5,5 millions, soit un taux de non-participation de l’ordre du 45%! Nous vivons une situation « infernale ».

Messieurs les candidats, les 861 000 sans-travail du Québec et leur famille veulent savoir si vous allez penser au problème du travail du matin au soir, les fins de semaine, durant les vacances et ne penser qu’à ça, comme Clemenceau qui, en 1914-18, n’avait qu’une politique: «Faire la guerre». Dites nous si vous êtes sérieux. Si résoudre la crise du travail est pour vous une priorité absolue, comparable à un effort de guerre, si vous êtes prêts à faire la guerre au chômage et à vous attaquer à l’enfer de l’exclusion pour redonner une vraie vie aux sans-travail.

N’essayez pas de nous convaincre que vous n’augmenterez pas les impôts, que vous allez réduire le déficit et que vous allez créer miraculeusement des emplois. Au cour de cette campagne, vous nous avez parlé comme à des malades à qui on cache la vérité, comme à des enfants qui ne peuvent pas comprendre. Vous ne nous avez pas parlé de sacrifices, mais nous ne croyons pas que le problème va se régler sans sacrifices. Nous savons qu’il va falloir des mesures sévères pour sortir le Québec de la crise. Les Québécois sont prêts à faire les efforts nécessaires. Mais si vous voulez la solidarité, donnez-nous la vérité. Le Québec est prêt à vous suivre mais seulement si vous faites confiance au Québec. Il va falloir que l’un de vous reçoive la grâce d’état et devienne un chef.

Dites-nous avant les élections à combien vous évaluez une politique de plein emploi et où vous trouverez l’argent pour la mettre en oeuvre. Nous nous attendons au pire, mais donnez-nous l’heure juste. Si vous pouvez et voulez répondre à cette question, nous en avons d’autres. Sinon, permettez-nous d’être très, très inquiets.

Il y a deux routes vers l’enfer de la « non-participation » et de l’exclusion. La première consiste à ne pas être assez fort, assez vite, assez intelligent, assez compétent, assez acceptable… Dans une économie libérale, quand le nombre des emplois diminue, un triage se fait et seuls les soi-disant « meilleurs » restent en poste, généralement le mâle de race blanche entre 30 et 40 ans, avec au moins 12 ans de scolarité. C’est la sélection vitale, une route dure, mais où il y a une certaine cohérence des choix, même si les critères retenus sont souvent aberrants.

Nous voudrions donc savoir des candidats ce qu’ils comptent faire: a) pour recycler ceux qui perdent à ce jeu de chaise musicale, b) pour les aiguiller vers la prestation de services pour lesquels il existe une demande, et c) les soutenir financièrement durant la transition. Ce sont des questions que nous formulerons au cours des prochains jours.

Parce que l’enfer a ses prédestinés, nous voudrions savoir aussi les mesures qui seront prises pour lutter contre : a) le sexisme, b) le racisme, c) la discrimination relative à l’âge et d) la discrimination relative à la scolarité, quand celle-ci est absolument sans pertinence avec les exigences du poste. On ne peut pas exclure de la main-d’oeuvre la moitié de la population qui n’a pas terminé son secondaire.

Question #2  Mettrez-vous fin à la discrimination, tout de suite ?

La deuxième route vers l’enfer introduit un élément de fantaisie qui permet même aux « meilleurs » d’être éliminés à leur tour; c’est la route du chômage technologique, le loto du malheur. Quelle que soit la capacité individuelle du travailleur, il reste à la merci d’une mise-à pied qui peut devenir permanente si le marché est saturé des biens que produit son secteur où si le métier qu’il fait est en voie de désuétude, pour cause d’informatisation ou d’automation.

Nous voudrions savoir des candidats comment ils entendent anticiper: a) la désuétude technologique des secteurs industriels – (les pâtes et papiers ne réinvestissaient plus depuis des décennies, personne n’avait remarqué !), b) les phénomènes de saturation des marchés, c) les besoins de perfectionnement des travailleurs. On doit prévoir les mises-a pieds et permettre la migration des travailleurs vers d’autres postes, sans pénaliser ni l’employé qui doit conserver son revenu, ni l’employeur qui DOIT demeurer concurrentiel.

Question #3  Allez-vous PRÉVOIR l’évolution du travail et de l’emploi?

Il y a d’autres problèmes à résoudre dans notre société, mais rien n’est plus urgent que de réaccueillir ce « 4ème travailleur » qu’on a exclus de la société. A la racine, nos autres problèmes sont liés à la crise du travail. Je voudrais particulièrement attirer l’attention de notre futur premier ministre sur les liens évidents entre le chômage et la dette publique.

Si on suppose 5% de chômeurs et d’Assistés sociaux – ce qui serait déjà très élevé, dans une société moderne, où tous les outils sont là pour assurer la transparence du marché – on voit que nos gouvernements, au Québec seulement, épargneraient déjà 10 milliards par années en paiements de transfert et engrangeraient du même coup 10 milliards de taxes et impôts supplémentaires. Le Revenu National Net canadien dépasserait les 600 milliards par années ! C’est ça, la façon de régler le déficit du Grand Prodigue d’Ottawa comme de l’État du Québec.

Mais il n’y a pas que l’argent. Le crime, la violence, sont à devenir la priorité en milieux urbains. De 1983 à 1992, le nombre des crimes de violence au Canada à grimpé de 84%. Tout n’est peut-être pas la faute du chômage, mais une situation économique qui se détériore ne peut que renforcer le phénomène de la violence. De même l’oisiveté forcée des jeunes, à Montréal surtout, qui les amène, ainsi que les adolescents, a recréer le modèle américain des guerres de gangs. Nous aimerions savoir des candidats, s’ils ont accordé une pensée au problème de la violence comme conséquence de la non-participation des jeunes au marché du travail, et s’ils ont prévu pour eux des mesures de prévention et d’encadrement.

Question #4 Qu’allez-vous faire pour intégrer les jeunes chômeurs ?

Nous voudrions savoir des candidats s’ils comprennent le sérieux de la situation. Les candidats prendront-ils les mesures qui s’imposent ? A ce jour, on parle de millions là où il faudrait parler de milliards, on ne parle jamais de budget et rien de sérieux n’a été proposé. Il faut que les candidats prennent une position claire quant à la priorité et à l’importance des efforts qu’ils affecteront à la résolution de la crise du travail. (à suivre)

Pierre JC Allard

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