Editoriaux La Presse -3

La Presse. Septembre/Octobre 1994 (3 de 6)

3 Pourquoi la crise, et comment la résoudre.

Il y a deux jours que nous soumettons les candidats à la question, dans le sens médiéval du terme, et ce n’est pas fini: nous trouvons salutaire que le Québécois ordinaire puisse obtenir de ses gouvernants des réponses claires. D’abord des réponses claires, ensuite des décisions fermes et enfin des gestes concrets. Nous sommes à l’heure des réponses.

Je pose des questions simples: je veux donner aux candidats la chance de répondre. Il faut tourner la roue énergiquement pour obtenir des réponses, parce que l’habitude est bien prise, en hauts-lieux, de ne parler de la question du travail qu’en s’appuyant sur des réponses toutes faites. Ceci est un troisième tour de manivelle pour faire craquer le masque rassurant de nos chefs présomptifs et mettre a nu leur vision d’une solution à crise. Il est urgent de tourner la roue, car la population, résignée, a presque renoncé à gêner les candidats en leur demandant de préciser leur pensée.

J’ai déjà posé  quatre (4) questions, d’autres suivront. Plus précises. Plus dérangeantes. Aujourd’hui, toutefois, pendant que les fers sont au feu, je voudrais que nous regardions ensemble pourquoi il y a une crise et pourquoi elle est différente des autres. En comprenant le pourquoi de la crise on trouve des indices quant à la façon de la résoudre.

On peut trouver des indices, mais il faudra une bonne dose d’intuition pour brasser la potion magique qui va remettre les travailleurs au travail. C’est pour ça que nous voulons que le futur chef nous réponde et nous livre sa recette. C’est parce qu’il aura cette intuition qu’il sera un chef, et gageons que le Québec aura l’intuition de l’élire. Historiquement, nous avons eu les bonnes intuitions; c’est pour ça que nous sommes encore le Québec.

Pour bien situer la crise actuelle, nous allons littéralement remonter au déluge. Pourquoi? Parce que si vous prenez le train en marche, les futés de la terre vous diront que vous avez sauté une étape et que la cause profonde de la crise vous échappe. Ne prenons pas de chances.

Rappelons donc que, pendant des dizaines de milliers d’années, l’humanité a subi la Malédiction du plein emploi: l’homme primitif «gagne son pain à la sueur de son front» et ne rêve surtout pas d’avoir plus de travail. Au contraire, il s’en décharge autant qu’il peut sur des «bio-machines» – les esclaves – et toute l’Histoire va être une quête pour trouver de meilleurs outils, puis de meilleures machines, afin de travailler moins: la civilisation naît du loisir.

Les hommes apprendront vite à travailler en groupe et à se diviser le travail selon leurs habiletés; la vraie naissance de la société, c’est avant tout un ensemble de travailleurs qui décident de profiter de leurs compétences complémentaires. Dans la société primitive, on ne manque pas de travail; chacun apporte sa compétence spécifique et a recours à la compétence des autres, mais quiconque a des muscles demeure utile et peut contribuer. Les autres sont mis au rancart, plus ou moins discrètement.

A mesure qu’on invente de nouveaux outils, qu’on découvre de nouveaux « arts » et que les travailleurs deviennent des artisans, la division du travail se raffine et mène à l’établissement d’une structure sociale où chacun va occuper une position liée à son « utilité » – au travail qu’il peut faire – et à sa « rareté » s’il n’est pas facile à remplacer.

Avec la révolution industrielle, tout change. Le travailleur moyen n’offre plus sa compétence à d’autres travailleurs qui lui offrent la leur; il travaille dans le cadre d’un « emploi », en liaison étroite avec une machine sans laquelle il ne peut plus produire. L’artisan, devenu opérateur d’une machine et interchangeable, cesse d’être « rare », de sorte que sa position gravite vers le bas de la structure sociale. L’accès à la machine, à l’emploi et à un salaire devient un privilège. La Malédiction du chômage remplace celle du travail.

Les machines multiplient la production des biens et augmentent la richesse. La richesse permet l’éducation, tout en créant de nouveaux besoins qui exigent des travailleurs mieux instruits et formés – donc plus « rares » – dont la position s’élève dans l’échelle sociale. Simultanément, les machines se transforment en automates et fonctionnent sans l’intervention de leurs opérateurs qui deviennent superflus.

Les travailleurs superflus doivent donc quitter la production industrielle; seul un travailleur sur cinq, aujourd’hui, y est encore affecté. Chassés de la production industrielle, les travailleurs qui sont adéquatement formés peuvent satisfaire des besoins auxquels les machines ne peuvent répondre et pour lesquels il y a une demande: ils passent au secteur tertiaire, celui des services. Ceux qui ne sont pas formés, hélas, sont trop nombreux, et ne peuvent que rivaliser pour les postes disponibles, créant le dilemme d’une baisse générale des conditions de travail… ou de l’exclusion de certains pour préserver les acquis des autres.

Choisissant la deuxième alternative faute d’imaginer une vraie solution, notre société a mis au rancart le quart (25%) des travailleurs, comme s’ils n’avaient plus rien à offrir… mais la réalité est qu’ils n’ont rien d’autre à offrir que ce que 75% des travailleurs peuvent déjà produire en quantité suffisante pour la «demande effective», c’est à dire pour satisfaire les besoins de ceux qui ont les moyens de satisfaire leurs besoins. Ce n’est pas du tout la même chose.

Le «4ème travailleur», celui qu’on a mis au rancart, n’est plus utile à la société – c’est-à-dire, en fait, aux trois autres travailleurs – puisqu’il n’a pas la compétence de produire un nouveau service qui correspondrait à une demande effective. Mais il peut encore offrir un surplus de ce dont nous disposons déjà, et prouver qu’il est utile en travaillant au noir et à rabais. Ce faisant, il recrée le dilemme – mais en forçant le choix de la baisse générale plutôt que de l’exclusion – et assure ainsi sa survie… en entraînant toute la main-d’oeuvre par le fond. C’est ça la crise.

Le nombre des travailleurs mis au rancart et qui sont entretenus par des paiements de transfert et le travail au noir augmente par bonds depuis 40 ans; à moins qu’on ne modifie les règles du jeu, leur nombre va continuer d’augmenter au rythme de l’automation. C’est la Malédiction de l’exclusion. Rien n’est plus important pour notre société que de réintégrer le «4ème travailleur» au marché du travail.

Il n’est pas question de freiner les gains de productivité dans le secteur de la production industrielle en y ajoutant d’autres travailleurs, ce qui nous appauvrirait collectivement et rendrait toute notre économie non concurrentielle. Il faut donc élargir la demande effective pour des services que peut rendre à la population ce travailleur sur quatre qui est aujourd’hui laissé pour compte.

Ce que nous voulons savoir des candidats, c’est comment ils comptent y parvenir. Pas en ânonnant des vérités sur lesquelles tout le monde est d’accord autant que sur la vertu et la maternité, mais en nous disant quelles options concrètes ils privilégient, quelle est la combinaison « trois étoiles » des neuf ingrédients dont nous avons parlé qui va régler la crise actuelle. Une crise qui, ne l’oublions pas, n’a pas de précédents.

C’est la première fois dans l’histoire de l’humanité que nous pouvons non seulement produire de plus en plus avec de moins en moins de travailleurs, mais où ne pouvons même pas sérieusement considérer qu’une augmentation quelconque de la production pourrait techniquement exiger de mettre au travail un seul travailleur permanent de plus. Et avec l’informatisation, c’est tous les emplois répétitifs, même du secteur tertiaire, qui sont aussi condamnés.

Si nous voulons intégrer le « 4ème travailleur » – et garder au travail ceux qui y sont encore – il va falloir définir nos nouveaux besoins, ceux que les machines ne peuvent pas satisfaire et qui exigent donc créativité, initiative et empathie. Il va falloir rendre effective la demande pour ces nouveaux besoins et former les travailleurs en masse pour répondre à ces besoins.

Question #5  Êtes vous prêt à faire face au défi de la créativité et de l’initiative ?

Ceci n’est pas une vision originale du problème, c’est ce que pensent à peu près tous les spécialistes de la question, même si chacun préfère le dire à sa façon et prétendre avoir inventé la roue. Aujourd’hui, j’ai choisi de le dire simplement .

Messieurs les candidats, si vous avez une autre vision du problème, dites nous le vite. Sinon, dites nous vite comment vous allez répondre à ce défi, lequel est commun à toutes les sociétés industrielles mais auquel il faut répondre, dans chaque cas, en mettant en oeuvre les forces, les ressources et les moyens dont on dispose. (à suivre)

Pierre JC Allard

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