Editoriaux La Presse – 4

La Presse. Septembre/Octobre 1994 (4 de 6)

4  Placements «à la carte»

Jusqu’à ce jour, nous avons posé aux candidats des questions générales, pour savoir où ils se situaient, quelle était leur approche au problème de l’emploi. Désormais, il va falloir aller plus en profondeur. Savoir les techniques qu’ils préconisent, comprendre COMMENT ils ont l’intention de faire les choses, parce que les meilleures intentions du monde ne suffisent pas si on ne les met pas en pratique. Nous allons parler, dans ces trois derniers articles, du placement, de la formation et, finalement, du partage du travail et de la sécurité du revenu.

Les Québécois ne demandent pas que les candidats soient des experts en ces domaines. Après tout, être politicien est un job à plein temps. Les Québécois s’attendent, cependant, à ce que les candidats puissent s’appuyer sur des experts qui connaissent ces questions et à ce que leurs programmes reflètent la compétence de leur équipe.

Car c’est cette équipe de conseiller technique qui va venir donner la note pour orienter les fonctionnaires et qui va nous guider vers une solution de la crise. C’est cette équipe qui devrait donc suggérer aux deux candidats les réponses à apporter aux questions qui suivront. Ce sont les candidats, cependant, qui doivent naturellement garder la responsabilité des réponses qu’ils endossent.

Au départ, il faut parler placement. Parce que, quelle que soit la potion magique que propose le candidat, les mécanismes qui permettent aux employeurs et aux travailleurs de se rencontrer sont indispensables et que, par surcroît, leur efficience est largement indépendante des autres choix que fait le décideur. Qu’il soit d’obédience « structurelle » ou « conjoncturelle » Celui qui nous réglera la crise du travail devra compter sur des mécanismes de placement.

Les techniques de placement ne sont pas là pour régler le problème à long terme. S’il y a une disparité entre ce que veulent les employeurs et ce que les travailleurs ont a offrir, les mettre en contact plus vite ne changera rien. Mais, à tout moment donné, le placement est nécessaire pour tirer le meilleur parti possible de la situation présente.

Le centre de placement est un lieu de rencontre. Dans un monde de solitude, il est normal que les Clubs de rencontre prolifèrent: tout le monde ne veut pas organiser sa vie sentimentale au hasard des rues et des bars. Dans une société ou le chômage est omniprésent, il serait normal qu’un vaste Bureau du Travail permettent de faire la paire entre les demandes et les offres d’emplois. Ce grand Bureau du Travail, actuellement, n’existe pas.

Il existe, bien sûr, des Centres d’Emploi et des Centres de Main-d’oeuvre. Mais on est loin d’y faire tous les mariages heureux qu’on pourrait. On ne le fait pas, nous dirons les candidats, parce que la confusion règne entre le système du Québec et celui d’Ottawa. Je suis heureux de leur donner raison… en partie. Il est vrai que les systèmes de main-d’oeuvre du Québec et du gouvernement fédéral sont mal arrimés, que la façon dont ils se repartissent les tâchent est inefficace et que somme toute, il serait utile que l’un ou l’autre disparaisse.

Ceci dit, le conflit Québec-Ottawa n’explique pas tout. Ni Ottawa ni Québec n’ont vraiment posé les gestes qui auraient permis d’appliquer les techniques modernes d’information pour faciliter le « mariage » entre l’offre et la demande de travail. Personne, à ce jour, ne tire vraiment parti des renseignements dont on dispose sur la main-d’oeuvre et sur les postes de travail.

Parlons d’abord du travailleur. Un travailleur, pour celui qui l’emploie, c’est le dépositaire d’une compétence, c’est à dire d’aptitudes qui sont mises en valeur par des connaissances. Ces connaissances que possède chaque travailleur, qu’il les aient acquises en formation ou par l’expérience, nous sommes en mesure de les connaître. Ses diplômes en font foi, les postes qu’il a occupé les confirment. Au besoin, un examen et quelques tests permettraient de les établir et de reconnaître formellement sa compétence.

Ceci, nous ne le faisons pas systématiquement. Nous sommes réticents à reconnaître les acquis des travailleurs expérimentés, et d’aucuns prétendent que cette réticence n’est pas parfaitement pure. Qu’elle cache, en fait, aussi bien le désir du système de formation de ne pas comparer son apport à celui de l’expérience sur le tas, que la crainte de ceux qui sont reconnus pour pratiquer un métier de voir s’y infiltrer de nouveaux concurrents.

Envers et contre tous, un gouvernement qui veut la justice et la rationalisation de nos ressources humaines doit faire en sorte que la compétence qu’ils possèdent soit reconnue à tous ceux qui possèdent cette compétence.

Question # 6  Mettrez-vous en place un mécanisme de reconnaissance des acquis professionnels?

Avec ou sans reconnaissance formelle de ses acquis professionnels, nous ne faisons présentement que bien peu d’efforts mettre en forme accessible le bagage de formation et d’expérience qui fait qu’un travailleur est ce qu’il est et qu’il devient « séduisant » pour un employeur. Nos 861 000 sans-travail ne sont pas des êtres anonymes, puisqu’ils touchent une assistance financière de l’État, mais ils ne sont pas efficacement identifiés en termes de toutes leurs compétences et de tous les postes qu’ils pourraient occuper. Nous en sommes encore à un stade folklorique où l’on ne tien compte que d’une parcelle de la compétence du travailleur, souvent limitée aux exigences du dernier poste qu’il a occupé

Pourquoi ne pas identifier complètement nos sans-travail, incluant donc la compétence de faire tout ce qui est une composante reconnue pour faire ce qui est leur principal métier ? Pourquoi ne pas identifier TOUS les travailleurs du Québec selon leurs compétences ? Pourquoi ne pas donner à chacun sa Carte de Compétence. Pourquoi ne pas savoir de qui et de quoi on parle, quand on discute des sans-travail? Pourquoi ne pas diriger en tout temps, vers l’employeur, le travailleur le mieux qualifié ?

Pour ce faire, bien sûr, il faudrait interroger chaque travailleur: on le fait déjà. Il faudrait que les réponses obtenues s’inscrivent dan une grille commune, et que la correspondance soit établie entre les codes du Ministère de l’éducation et les codes utilisés sur le marché du travail. Ce travail n’a jamais été fait…

Question #7 Voyez-vous l’intérêt d’un enregistrement professionnel ?

On ne peut marier le travailleur à un poste de travail que si on connait les caractéristiques de ce poste. Ceci est possible quant on a fait l’analyse des tâches de ce poste. C’est un travail ardu. Cependant – et pavoisons, Québec, quand nous en avons l’occasion ! – il y a des années que le Ministère de l’Éducation du Québec développe un système d’analyse des postes de travail, couplé à une méthode de préparation de programmes didactiques, qui est probablement le plus performant au monde. Nous avons exporté ce système en Tunisie, au Maroc, au Portugal et ailleurs…, même au Ruanda !

Ce système pourrait-être généralisé à toutes les entreprises québécoises de plus de 20 employés. Avec quelques modifications, il pourrait peut-être même s’avérer utile pour toutes les entreprises de 5 employés et plus. Si ce système était généralisé, il fournirait l’autre ensemble sur lequel viendrait s’appliquer la « Carte de Compétence » qui résulterait d’un enregistrement professionnel. Nous pourrions vraiment faire des mariages entre l’offre et la demande de travail

Question #8 Voyez-vous l’intérêt de l’analyse des postes de travail ?

Si nous le faisions, nous ferions un grand bond en avant. Le travailleur pourrait alors, à partir d’un guichet automatique, introduire sa Carte de Compétence et connaître tous les emplois disponibles pour lesquels il est qualifié. Nous serions à la pointe du progrès. Personne ne dispose d’autant d’atouts que le Québec pour le faire.

A partir d’une opération supplémentaire, le travailleur pourrait, s’il le veut, obtenir plus de renseignements sur l’emploi disponible. Il pourrait transmettre par fax à l’employeur de son choix son nom et ses coordonnées, voire tout son résumé déjà inscrit au système. Ceci est aujourd’hui, sur le plan technique, tout à fait possible.

Question #9 Allez-vous mettre en place un système de placement moderne et vraiment performant ?

Ne nous faisons pas d’illusions, faciliter le placement ne résoudra pas à long terme le problème de l’emploi. Mais, à court terme, on supprime ce qu’on appelle le « chômage frictionnel » qui dépend en grande partie des délais de rencontre: c’est 1 à 2 % de la main-d’oeuvre qu’on retourne peut-être au travail. Si on ne créait de cette façon que 20 000 emplois, savez-vous que c’est encore 30 fois ce qu’a créé à Sept-Iles l’Aluminerie Alouette, laquelle a demandé un investissement de 1,5 milliard de dollars… et a créé 700 emplois ?

Pierre JC Allard

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