Editoriaux La Presse – 6

La Presse. Septembre/Octobre 1994 (6 de 6)

6. Un filet sous le trapèze

Question #17 Allez-vous revoir l’éducation de base pour qu’elle soit aussi une préparation à la vie professionnelle ?

On parle toujours pudiquement du plein emploi et de la sécurité d’emploi, mais il faut décoder et comprendre que ce que tout le monde demande, en fait, c’est un plein revenu et la sécurité du revenu. Avec un quart des travailleurs qui ne travaillent pas, cette sécurité du revenu est obtenue actuellement, au Québec, par le versement chaque année d’une dizaine de milliards de dollars aux sans-travail.

C’est beaucoup et ça augmente. C’est en mars cette année qu’on a atteint, pour la première fois, le seuil des 300 000 000 $ par mois pour les seuls versements du B.S. C’est beaucoup pour celui qui paye, c’est bien peu – 657 $ par mois en moyenne par ménage – pour celui qui reçoit. Il est surtout clair que ce qu’on verse aux sans-travail n’est manifestement pas suffisant pour faire tourner à plein les roues de notre économie… mais qu’il n’est pas évident que ce sont nos roues qui tourneraient à plein si on leur en donnait plus.

Attention, je sais que ce que je viens de dire n’est pas simple. Je vais l’expliquer pour que tout le monde comprenne, au risque d’avoir bien des ennuis, car ce sont des choses que tout le monde ne tient pas à ce que tout le monde comprenne.

Comprenez d’abord que si on verse dix milliards par année aux sans-travail, ce n’est pas uniquement par charité chrétienne. Ils sont chrétiens aussi au Pérou, ils sont charitables aussi à Bombay, mais là-bas, on ne donne rien à personne. Ici, on donne parce que, dans une société industrielle comme la nôtre, la richesse est investie directement ou indirectement dans la production. Si la production restait invendue faute d’argent aux mains des consommateurs, c’est la valeur des entreprises elles-mêmes qui s’effondrerait et ce serait la ruine pour ceux qui possèdent les entreprises, lesquels ont aussi un mot à dire sur la façon dont on gère l’argent dans notre société.

Notre société ne peut pas fonctionner sans qu’il y ait l’argent qu’il faut dans les mains des consommateurs qu’il faut… et qu’une très grande part au moins de ce qui est produit soit vendu et vendu avec un profit. C’est en fait la première fonction d’un gouvernement moderne de maintenir cet équilibre.

Autre fait intéressant à noter, ce sont les pauvres qui sont de bons consommateurs. Ceux qui ont tout ce dont ils ont besoin ont la mauvaise habitude de ne pas dépenser l’argent qu’on leur donne mais de le garder. Il n’y a donc rien d’étonnant, mais rien d’édifiant non plus, à ce que les sans-travail, devenus inutiles comme producteurs, reçoivent une pitance – assurance-chômage, B.S, allocations diverses – pour demeurer des consommateurs. Ils achètent, les entreprises vendent; une partie des profits des entreprises va en impôts, avec lesquels on donne aux sans-travail le revenu qui leur permet d’acheter… etc.

Le problème se pose, toutefois, si le consommateur à qui on verse l’argent le dépense à acheter autre chose que ce que produit celui qui a autorisé le versement. Plus de profits, plus d’impôts, plus de transferts. Au Québec, comme dans les autres pays d’ailleurs, nous ne produisons pas tout. Tout ce que consomme le sans-travail à qui on donne un revenu n’est donc pas produit au Québec, il faut donc être prudent, et il y a des limites concrètes à notre « générosité ».

Il y a des « produits » que l’on consomme au Québec, cependant, qui sont presque entièrement du Québec: les services. Ça ne règle pas le problème de base, car si on peut aujourd’hui produire des biens presque sans main-d’oeuvre, on ne peut et on ne pourra jamais survivre sans produire des biens: nous sommes dépendants, pour les biens que nous consommons, d’une structure de production qui est internationale et qui le restera quoi qu’on fasse. Produire plus de services ne règle donc pas totalement le problème… mais ça nous donne une marge de manoeuvre.

Si nous produisons plus de services, nous augmentons notre qualité de vie et nous créons une valeur pour laquelle il existe une demande « effective » , c’est à dire une demande de la part de ceux qui produisent aussi une valeur pour laquelle il y a une demande. Si nous pouvons donner aux sans-travail un préparation qui leur permette d’offrir un service utile, nous aurons les moyens de leur offrir un revenu décent. En fait, nous n’aurons plus à leur offrir quoi que ce soit: ils gagneront correctement leur vie à vendre leurs services.

Nous parlons de services, mais nous pourrions ajouter tout travail qui ne requiert pas une structure industrielle pour produire un bien. Il y a une demande pour ces biens comme pour les services La rénovation en est un bon exemple, comme la petite construction résidentielle, et la loi 142 est une tentative pour ouvrir ce marché. Il est seulement dommage qu’elle n’ait pas pris en compte les droits acquis des travailleurs et qu’elle ait mené à une confrontation plutôt qu’à une concertation où tout le monde aurait trouvé son compte… et surtout les syndicats. La transition, en fait, va de l’emploi salarié vers le travail professionnel autonome, hors la structure traditionnelle des emplois.

Le problème est de financer la transition: le temps pendant lequel les sans-travail et une bonne partie de ceux qui sont encore au travail mais qui en seront bientôt chassés par les machines plus performantes apprendront à vendre leurs services comme travailleurs professionnels autonomes, hors de la structure actuelle des emplois.

On ne peut pas payer la transition en imposant davantage ceux qui travaillent pendant qu’une partie croissante de la population ne travaille pas. Il faut créer de la richesse en mettant tout le monde au travail. La seule façon d’assurer un revenu décent à tous sans mener la classe moyenne à la banqueroute – et à la révolte ! – c’est de mettre en place un système de revenu minimum garanti.

Mais ne parlons pas d’un revenu minimum garanti sans contrepartie. Le revenu minimum garanti doit aller de paire avec une prestation minimale de travail, sans quoi nous allons à la ruine. Il faut exiger de tous une contribution à l’effort collectif.

Une contribution qui revête la forme, d’abord, d’un emploi à temps plus ou moins complet en échange d’un salaire – c’est ce qu’on vise par le travail partagé. Une contribution parallèle, ensuite, par le travailleur qui ne passant qu’une partie de son temps dans un emploi salarié peut développer une compétence de fournisseur de services et la mettre en valeur comme travailleur autonome.

C’est cette double approche qui permet de financer la transition. Le travailleur a son salaire minimum garanti, en échange d’un emploi, et c’est la responsabilité absolue de l’État de lui procurer cet emploi. Il développe une compétence supplémentaire et en tire en parallèle un revenu comme travailleur autonome, à la mesure de son travail et de son ambition, ce qui est tout à fait dans la ligne de la philosophie économique actuelle. La seule responsabilité de l’État, à ce titre, est de lui donner accès à la formation pour qu’il développe cette compétence.

Question #18 Mettrez-vous en place un système de revenu minimum garanti ?

Question #20 Accepteriez-vous un système qui permettrait au travailleur, à certaines conditions, de toucher ce minimum garanti mais de parfaire son revenu par un travail autonome ?

Cette évolution vers l’autonomie du travail est inévitable. Elle correspond au besoin de laisser un travailleur plus instruit et mieux formé mettre à profit son initiative et sa créativité sans les contraintes rigides d’un emploi. La structure des emplois a été créée parce qu’elle collait aux nécessités de la production en chaîne dans une structure industrielle. Elle ne répond pas aux besoins d’une économie de services, alors que c’est la relation humaine et la motivation qui sont les grandes exigences.

Pendant que nous allons vers une structure de travail qui encadrera des professionnels autonomes plutôt que des employés, il ne faut cependant pas perdre les acquis de la sécurité qui devrait aller de paire avec le développement de notre richesse collective. Des douzaines de programmes de soutien au revenu et à l’emploi apportent aujourd’hui une grande confusion et sont souvent source d’injustices et de frustration. L’heure du revenu minimum garanti a sonné. Le gouvernement qui offrira de le faire mériterait d’avoir le mandat de le faire.

Pierre JC Allard

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *