En donner pour en prendre

Non, il ne s’agit ni de coups, ni d’argent, mais de cet organe cher au barreau, et aux politiciens de tout poil, la Voix.

Celle d’un postulant électoral est en effet essentielle pour en gagner.

Une voix qui sonne faux, qui hésite, ce sont des milliers de voix potentiellement perdues.

Si l’on prend l’exemple de Nicolas Sarközi, on s’aperçoit que sa voix a beaucoup changé depuis les débuts de sa carrière.

Sa voix qui était nerveuse, impatiente, au débit rapide, (lien) a maintenant totalement changé : elle s’est faite doucereuse, voire mielleuse, calme, posée, et il s’impose des silences pour mieux faire porter ses mots. lien

A l’image de Ka, le serpent de Kipling, c’est dans le timbre de sa voix qu’il place sa séduction…on se souvient de sa phrase « aie confiance ». lien

Car il s’agit bien de séduction.

Lors du débat du second tour en 2007, celle de Royal était haut perchée, aigue, énervée, tout à l’opposé de celle de Sarközi. lien

Ecoutez cet échange entre les deux pour en juger. lien

Il faudrait donc travailler sa voix pour en prendre.

On le sait, dans la profession d’avocat, la voix aussi est essentielle, et les grands avocats ont une voix reconnaissable entre toute.

En politique, il en va de même.

On se souvient de celle de Charles de Gaulle, avec ses tremblements bien caractéristiques, (lien) ses intonations graves, ses silences calculés, et ses mots particulièrement bien choisis (vidéo) mais on sait moins qu’il avait pris des cours de diction avec un sociétaire de la Comédie Française. lien

Ce n’est donc pas un hasard si de nombreux hommes politiques ont commencé leur carrière dans la magistrature.

De Sarközi à Mamère, en passant par Copé, De Villepin, Hollande, Royal, Montebourg, Borloo, Alliot-Marie, Lagarde, Morin, Bockel, Devedjian, Tron, Strass-khan, Bussereau, Lellouche, Bockel, Marine le Pen, Barouin, Goasguen, Dati ou même Lefebvre et tant d’autres, les politiques aiment porter la robe…mais rarement le chapeau.

Jean Castelain, le bâtonnier de l’ordre des avocats de Paris en a dénombré pas moins de 80 inscrits au barreau de Paris (lien) et 64 parlementaires ont été, ou sont inscrits au barreau.

Le gouvernement Sarközi 2010 comptait 10 avocats sur 33 ministres comme on peut le vérifier sur cette photo.

Mitterrand n’avait-il pas choisi de s’adjoindre les services des grands avocats qu’étaient Roland Dumas, ou Robert Badinter ?

Mais ce n’est pas un phénomène franco-français, Margareth Thatcher, Gerhard Schröder, Paul Henri Spaak, Nelson Mandela, Gandhi, Hilary Clinton, ils sont nombreux ces femmes et ces hommes devenus célèbres en politique, après avoir été avocats. lien

Il reste une question, est-il souhaitable que nos politiques exercent cette profession tout en ayant en même temps un pied dans la politique ?

Lors de la fusion des Caisses d’Epargne avec la Banque Populaire, adoptée en 2009 par le groupe majoritaire de l’assemblée nationale, l’UMP, présidée par Jean François Copé, lequel était à l’époque avocat d’affaire pour le cabinet « Gide-Loyrette-Nouel » qui conseille justement  les « Caisses d’Epargne » on peut s’interroger sur un possible conflit d’intérêt. lien

Des doutes se sont fait aussi jour sur l’affaire de la fusion GDF-Suez. lien

Dans leur livre, « Copé, l’homme pressé » (éditions l’Archipel-2010) deux journalistes, Solenn de Royer et Frédéric Dumoulin racontent en large et en travers comment l’intéressé se serait servi de son influence de président au sein de l’UMP pour enterrer une proposition de loi qui gênait son cabinet d’avocat. lien

Le possible conflit d’intérêt de celui qui se voit déjà président de la république en 2017, avait aussi été dénoncé par Martin Hirsh dans son livre récent sur le sujet : « pour en finir avec les conflits d’intérêts » (édition Stock)

Devant les pressions et peut-être la peur de se trouver en fâcheuse situation, Copé a finalement quitté son cabinet d’avocat à la fin 2010. lien

Il n’est pas à l’abri pour autant si un jour prochain, le conflit d’intérêt est confirmé…

Plus inquiétant : depuis 1991, il est particulièrement aisé de passer du rôle de parlementaire à celui d’avocat : « les fonctionnaires et anciens fonctionnaires de catégorie A, ou les personnes assimilées aux fonctionnaires de cette catégorie ayant exercé en cette qualité des activités juridiques pendant huit ans au moins, dans une administration, ou un service public ou une organisation internationale » peuvent devenir avocats par une simple prestation de serment, sans autre formation préliminaire. lien

L’historien Gilles le Bégueuc, dans son livre « la République des Avocats » rappelle que sous la 3ème République «un Gambetta ou un Poincaré se servait de ses talents d’avocats pour rentrer en politique. Aujourd’hui, c’est l’inverse : on se sert de la politique pour devenir avocat ». lien

Mais revenons à la voix.

Un bon avocat est un « ténor » du barreau.

Tout est donc affaire de vibration, celles de la voix peuvent varier entre 16 et 20 000 vibrations par seconde, et plus le son est aigu, plus les vibrations sont nombreuses.

Les voix graves sont plus performantes en matière de séduction, et dans un débat, l’homme part peut-être gagnant, à moins qu’il soit doté d’une voix de fausset, et que la femme ait une belle voix grave, façon Juliette Greco. vidéo

Comme l’écrit Geneviève Rex dans son article sur la voix humaine « la voix est donc bien tout à la fois cet instrument banal, fragile et puissant » lien

L’avocat sait qu’il ne faut jamais sur-jouer l’émotion, car autant leur métier est en partie du domaine du théâtre, et que pour convaincre, il faut aussi séduire, mais si en faisant sa plaidoirie, il se laisse emporter par l’émotion, touché par la portée de ses propres mots, cette émotion sincère lui fera gagner à coup sur ou presque, la cause qu’il défend, mais si l’émotion est jouée, il risque plutôt de perdre la partie.

Pour le politique, il en va de même.

L’homme politique doit jouer de sa voix, alternant la gravité, pour impressionner l’auditoire, mais aussi la douceur amenant ainsi un contraste qui lui fait marquer des points. lien

Xavier Bertrand a récemment avoué avoir pris des cours avec les spécialistes de la « com’ ».

Ce n’est pas une nouveauté, et c’est quasi systématique depuis les années 90 puisque le « média training » a été officialisé par Jean Pierre Raffarin en 2002. lien

Aurore Gorius, et Michael Moreau dans leur livre « Gourous de la com’ » racontent comment à gauche et à droite, on fait appel aux agences de communication. lien

En effet, les politiques prennent des cours de théâtre, de chant, et ont appris à placer leur voix.

Comme le dit Philippe Janiaux, spécialiste en la matière, « le danger est de se transformer en machine qui débite son discours, il faut donc penser à placer sa voix et à adopter une intonation de conviction (…) il faut rétablir une bonne respiration pour gagner en tonus et en volume ».

Un autre expert, Thierry Destrez suggère aussi « n’hésitez pas à attaquer votre intervention en parlant un peu plus fort qu’au quotidien. Cela interpellera votre auditoire, et vous fera gagner en confiance : lorsque vous voulez affirmer quelque chose, parlez fort, articulez bien, et ponctuez vos phrases (…) en revanche, pour rassurer, souriez, ralentissez le débit et baissez le volume». lien

Sinon votre discours, quelle que soit votre voix, va rentrer par une oreille pour ressortir de l’autre.

Bref, on l’a compris, en 2012, le gagnant pourrait ne pas être celui qui aura le meilleur programme, mais celui qui aura réussi à séduire.

Pas sur que la République s’en sorte grandie.

On notera que parmi les candidats à la présidentielle, ils ont presque tous exercé dans la magistrature, même si certains partent avec un gros handicap.

Bayrou par exemple raconte qu’il a du travailler dur afin de supprimer son bégaiement, et pour y arriver, est entré au Conservatoire. lien

Ségolène n’a, parait-il,  jamais voulu travailler sa voix, et le regrette peut être aujourd’hui.

Joly, la redoutable juge, avec sa belle voix grave, a toutes ses chances.

Sarkozy était avocat, mais même s’il a renoncé à exercer, il détient encore 34% des parts dans le cabinet d’avocat qu’il a crée « Arnaud Claude et associés ». (Lequel défend justement jacques Servier et son tristement célèbre médiator). lien

Marine le Pen a fait, tout comme son père, des études de droit, et elle à toutes les armes en main pour séduire, et convaincre. lien

De Villepin, n’en parlons pas…il vient de monter son cabinet la « SAS Villepin International ».

Dupont-Aignant est licencié en droit.

Borloo est d’après le magazine Forbes l’un des avocats les mieux payés au monde. lien

Hollande ayant été magistrat à la Cour des Comptes, dispose d’une équivalence lui permettant d’exercer la profession d’avocat et à travaillé dans le même cabinet d’avocat que Ségolène Royal. lien

Verdict en mai 2012, car comme dit mon vieil ami africain:« Le sage ne dit pas ce qu’il sait, le sot ne sait pas ce qu’il dit ».

L’image illustrant l’article provient de « chateaudujeu.org »

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