Escapade à Berlin

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Placée au centre de l’actualité politique par le leadership continental qu’exerce de facto Angela Merkel, la capitale allemande n’en reste pas moins l’une des grandes villes européennes les plus méconnues, malgré la chute du Mur, la réunification allemande et la multitude de documents écrits ou filmés que ces évènements ont suscités. Petite visite guidée dans le Berlin de 2013…

 

Disons-le tout net : Berlin, en grande partie détruite par les intenses bombardements de la 2e guerre mondiale, est une capitale européenne atypique car très largement dépourvue de ce qui fait le  charme des vieilles cités de notre continent : un centre historique riche en patrimoine architectural, et de surcroît doté de séduisants quartiers anciens où il fait bon flâner le long de rues chargées d’un passé qui se découvre à livre ouvert. Autre particularité de Berlin : la capitale allemande ne comporte pas de véritable centre-ville, les monuments et les lieux d’animation étant assez largement dispersés dans le tissu urbain. Rien à voir par conséquent avec des métropoles comme Amsterdam, Budapest, Paris, Prague, Rome ou Vienne. Berlin n’est pas pour autant dépourvue d’atouts pour séduire, mais ils revêtent là des caractères le plus souvent très spécifiques.

 

De l’avis général des expatriés qui vivent dans la capitale allemande, ce sont avant tout les lieux d’animation – souvent branchés, voire marginaux ou alternatifs –, les nombreux espaces verts, et un penchant marqué des Berlinois pour les réunions festives qui constituent les éléments prépondérants du goût pour la vie dans la grande métropole. C’est toutefois autour de deux pôles principaux, la Potsdamer Platz et l’Alexander Platz, que l’on retrouve en nombre les Berlinois durant leurs moments de loisirs. Du moins lorsqu’ils n’envahissent pas, aux beaux jours, les rafraîchissantes rives du Wannsee, les pelouses du Tiergarten, les berges ombragées du Landwehrkanal, ou l’immense terrain de jeux rendu aux habitants par le démantèlement de l’ancien aéroport de Tempelhof* en 2008.

 

La Potsdamer Platz, haut lieu de la vie berlinoise entre les deux guerres, a été totalement détruite lors des bombardements de février 1945 avant d’être coupée en deux par le Mur au milieu d’un no-man’s land glacial dominé par les miradors. Il a fallu attendre la Réunification pour que soit entreprise, dès 1990, sa reconstruction. Elle s’est faite grâce au concours d’architectes de renom comme Renzo Piano (cosignataire du Centre Pompidou à Paris) et Hans Kollhoff. C’est toutefois à Helmut Jahn que l’on doit la plus originale réalisation : le Sony Center, inauguré en l’an 2000 ;  tout de verre et d’acier, ce complexe est couronné d’une coupole en forme de corolle qui offre, dès la nuit tombée, le spectacle féérique de ses couleurs changeantes. Commerces, cinéma, restaurants, animations temporaires, la Potsdamer Platz est incontestablement redevenue l’un des lieux les plus fréquentés par les Berlinois. Cerise sur le gâteau, à 300 m de là se dresse, surprenante dans ses écailles dorées, l’une des salles de concert les plus prestigieuses de la planète : celle du Philharmonique de Berlin, dotée d’une architecture intérieure remarquable et d’une acoustique sans pareille.

 

Tout aussi animée, l’Alexander Platz – l’un des points les mieux desservis de la capitale allemande – a longtemps été le lieu de rassemblement privilégié des Berlinois de l’Est durant les années de plomb de la Guerre froide. Caractérisé par des bâtisses massives, en grande partie héritées de l’urbanisme à la soviétique, le quartier est avant tout devenu un pôle commercial sans charme doté d’une immense esplanade propice à l’organisation d’animations temporaires, à l’image du grand marché de Noël. Aux abords immédiats de l’austère « Alex », deux monuments emblématiques de la ville : la spectaculaire tour de la télévision (Fernsehturm), dont l’antenne culmine à 368 m, et l’Hôtel de Ville néo-Renaissance de brique rouge (Rotes Rathaus). Haut lieu de l’« Ostalgie » (la nostalgie des temps d’avant la chute du Mur), c’est aux abords de l’Alexander Platz que l’on a le plus de chance de trouver des modèles réduits de Trabant, des casquettes de Vopos, des insignes de la DDR et les multiples déclinaisons d’Ampelmann, le petit bonhomme typique des feux de signalisation de Berlin-Est ; une boutique lui est même consacrée, à deux pas de la statue de Karl Marx et Friedrich Engels et du musée de la DDR implanté sur une rive de la Spree.

 

Incontournable : l’East Side Gallery

 

Tout proche du monument dédié aux pères de la pensée socialiste, le Quartier Saint-Nicolas (Nikolaiviertel) est très apprécié par les touristes. Et pas seulement pour ses cafés et restaurants. La cause : l’on peut y voir, sur la place qui entoure l’église Saint-Nicolas, des maisons traditionnelles du vieux Berlin tel qu’il existait avant les bombardements. Mais tout cela est factice : ces bâtisses ont été entièrement reconstruites en… 1987.

 

Non loin de là, voici la cathédrale : de style néo-Renaissance, ce monument, achevé en 1905, vaut principalement par sa spectaculaire coupole et sa très belle crypte où reposent 92 membres de la dynastie des Hohenzollern. Nous sommes là dans une île de la Spree dénommée l’Ile aux musées (Museuminsel). Et pour cause : 5 des plus importants musées berlinois, mondialement réputés pour la qualité de leurs collections, sont installés dans la partie nord de cette île comme l’a voulu Frédéric-Guillaume III au début du 20e siècle, le superbe Bodemuseum faisant, au propre comme au figuré, office de figure de proue de cet ensemble culturel. De quoi ravir les amateurs d’art et d’archéologie.

 

Autre musée emblématique de Berlin : le Musée juif. Cet imposant bâtiment de béton et de métal est surnommé « Blitz » par les Berlinois en raison de la surprenante forme d’éclair que lui a donnée l’architecte Daniel Libeskind. Ce musée, d’une grande richesse documentaire, retrace 2000 ans de l’histoire des Juifs d’Allemagne en n’occultant rien du terrible sort qui leur a été réservé par les nazis. À l’extérieur du bâtiment, une Tour de l’Holocauste commémore les déportations massives qui ont frappé la communauté martyre.

 

Déportations toujours avec le Mémorial de l’Holocauste (Holocaust Mahnmal). Constitué de 2711 stèles de béton réparties sur près de 20 000 m², il vient compléter l’hommage rendu aux victimes juives de la barbarie nazie : leurs noms, repris de l’interminable liste du mémorial israélien de Yad Vashem, sont gravés dans le lieu d’information situé sous le mémorial berlinois. À 30 km au nord de Berlin, le camp de concentration de Sachsenhausen, ouvert à la visite, met concrètement les visiteurs en prise avec l’horreur nazie en un lieu où Heinrich Himmler a expérimenté ses méthodes de destruction massive. Peu de Juifs ont toutefois été internés dans ce camp (accessible par la ligne S1 du S-Bahn, le RER berlinois).

 

Conséquence de la défaite allemande de1945, la partition de Berlin a profondément marqué la ville lorsqu’a été érigé le Mur séparant le secteur occidental du secteur oriental. De cette époque subsistent deux lieux incontournables de toute visite à Berlin : d’une part, le célèbre Checkpoint Charlie ; de l’autre, les 1300 m de Mur préservés en bordure de la Spree.

 

Difficile d’imaginer ce qu’était réellement Checkpoint Charlie à l’époque de la partition en découvrant cette reconstitution anachronique au milieu d’une avenue moderne dédiée aux enseignes du commerce-roi : une guérite blanche, des sacs de sable et deux factionnaires en uniformes américain et russe de la 2e Guerre mondiale, en réalité deux figurants se prêtant avec plus ou moins de complaisance aux photos des touristes.

 

Beaucoup plus spectaculaires, les vestiges du Mur transformé en galerie à ciel ouvert en bordure de la Spree : sur 1,3 km de longueur entre les structures de brique rouge du superbe Oberbaumbrücke et les abords de l’Ostbahnof se succèdent en continu du côté Est les œuvres de dizaines d’artistes internationaux auxquels le Mur a servi de support pour exprimer, chacun à sa manière, les sentiments que leur a inspiré la partition de la ville. Sombre ou coloré, exubérant ou dépouillé, explicite ou hermétique, un thème prédomine dans la longue fresque de l’East Side Gallery : celui de la Liberté. Le plus photographié des panneaux est toutefois en rupture avec ce thème : il met en scène de manière provocatrice l’allégeance de la RDA à l’URSS sous la forme d’un fougueux « Baiser de l’amitié » sur la bouche entre Leonid Brejnev et Erich Honecker.

 

De la Porte de Brandebourg aux squats alternatifs

 

Retour vers le monumental classique à quelques centaines de mètres de Checkpoint Charlie. Là, sur l’esplanade du Gendarmenmarkt se dressent trois édifices dignes d’intérêt. Au centre, le Konzerthaus ; bâti en 1821 dans un style néo-classique, il a longtemps été le haut lieu de la musique avant la construction du Philharmonique ; il n’en reste pas moins apprécié des Berlinois pour la qualité de sa programmation. De part et d’autre de la place, deux belles églises calvinistes presque jumelles : au nord, le Französicher Dom, édifié en 1705 ; au sud, le Deutscher Dom, érigé en 1708.

 

Autre lieu incontournable – c’est en général par lui que la plupart des touristes commencent leur visite de la ville –, la Porte de Brandebourg (Brandenburger Tor), symbole emblématique de la capitale allemande, au point que la planète entière connaît les célèbres colonnes de ce monument et le quadrige qui le surmonte. Située à l’une des extrémités de la célèbre avenue Unter den Linden (où contrairement à ce qu’indique son nom, la plupart des tilleuls ont disparu), la porte de Brandebourg marque l’entrée est des 210 ha du Tiergarten et constitue l’un des points de passage obligés de toutes les grandes manifestations berlinoises, qu’elles soient de nature politique, culturelle ou sportive. Deux des plus importants édifices de la vie allemande sont implantés à proximité de la Porte de Brandebourg, en bordure du Tiergarten : la très laide Chancellerie, où Angela Merkel et ses services travaillent à asseoir la domination de l’Allemagne sur l’Union européenne, et le vénérable Reichstag, dont l’incendie par les nazis en 1933 a scellé la fin de la République de Weimar et ouvert la voie du pouvoir à Hitler et ses amis du NSDAP.

 

Un Reichstag qui, depuis 1999, est redevenu le centre de la vie législative avec le retour du Bundestag (le Parlement) dans ses murs. Malgré la sensibilité politique du lieu, la visite du Reichstag n’en est pas moins possible ; elle constitue même l’un des sommets de la découverte de Berlin. Pour une plongée dans l’histoire, évidemment, mais aussi pour le plaisir de découvrir l’œuvre de Norman Foster : les 3000 m² du dôme de verre et d‘acier dont le sommet est accessible par une spectaculaire rampe hélicoïdale**.

 

Si le Berlin monumental et historique est intéressant à de nombreux points de vue, le charme si particulier de la capitale allemande réside également dans la découverte des lieux de culture alternative et libertaire, notamment au cœur des quartiers populaires de Prenzlauer Berg et de Kreuzberg. Le temps passant, les spectaculaires squats, souvent installés dans les anciennes « Mietskasernen », disparaissent cependant peu à peu devant les rénovations du tissu urbain et les progrès concomitants du mode de vie bobo. Ainsi le Tascheles, squat artistique emblématique du Scheunenviertel (le quartier des granges), a-t-il définitivement fermé ses portes en septembre 2012 en attendant d’être livré à la démolition.

 

La culture marginale s’est décidément bien assagie au profit d’une approche plus branchée, et cela jusqu’au sein de l’emblématique SO 36 Viertel, où se mêlent encore les marginaux allemands et la communauté turque. Symbole de la résistance à la normalisation : le Görlitzer Park. On trouve là des vendeurs de hasch, des café-restaurants installés dans une ancienne gare recouverte de tags et de graphes, et même une mini-ferme pour enfants avec potager et petits animaux (Kinderbauernhof) tenue par des hippies. D’autres espaces de jeu pour les gamins, constitués de huttes et d’agrès artisanaux, existent ailleurs dans la ville, qui feraient frémir les autorités françaises tant ils sont éloignés des normes de notre pays. Mais nous sommes à Berlin, et non dans l’aseptisée capitale française.

 

Une précarité visible

 

On est d’ailleurs bien loin, ici, du cliché de l’Allemand toujours respectueux des règles civiques et soucieux de préserver un cadre de vie impeccable. Les piétons berlinois se fichent en effet comme d’une guigne des feux de signalisation et, piste cyclable ou pas, les nombreux adeptes du vélo considèrent les trottoirs comme une extension de la chaussée. Berlin est en outre une ville plutôt sale où – lieux touristiques et grandes avenues mis à part – traînent vieux papiers, sacs en plastique et cannettes de bière. Sans doute faut-il y voir la double rançon du paupérisme endémique et des concessions faites au relâchement qui a suivi la chute du Mur.

 

Mais les choses évoluent rapidement, et certains quartiers connaissent une mue d’autant plus remarquable que des pans entiers de la population continuent de vivre dans une grande précarité. N’oublions pas, à cet égard, que le taux des précaires et le nombre des pauvres rapporté à la population sont, dans certains Länder, deux à trois fois plus élevés qu’en France ! La pauvreté est d’ailleurs palpable dès lors que l’on sort du Ring formé par les dessertes ferroviaires autour des quartiers centraux : durant des kilomètres défilent, notamment dans les territoires situés du côté de l’ex-RDA, des zones d’habitat faites de petites maisonnettes de bric et de broc attenantes à de minuscules potagers, le tout parfois à la limite du bidonville. Malgré un prix moyen de l’immobilier d’environ 2 000 € le m² (contre 8 300 € à Paris) et des tarifs locatifs à l’avenant, l’accès à un logement fonctionnel et confortable reste encore un rêve difficilement accessible pour de nombreux Berlinois, même dans l’habitat social.   

 

Impossible de citer ici tous les pôles d’intérêt de Berlin non évoqués ci-dessus, des dômes byzantins de la Nouvelle synagogue (incendiée lors de la nuit de Cristal) au musée d’art moderne installé dans l’ancienne Hamburger Bahnhof, en passant par les façades Jugendstil des Hackeshe Höfe ou par la Kulturbrauerei, cette ancienne brasserie recyclée dont les murs de brique abritent cafés, restaurants, salles de concert et de cinéma, ateliers d’artistes et lieux d’exposition.

 

Impossible pourtant de clore ce rapide tour d’horizon sur Berlin sans évoquer le mythique Kurfürstendendamm : mais ce haut-lieu de la vie bohême d’entre les deux guerres, devenu après la Guerre le principal pôle d’attraction de Berlin-Ouest, a bien changé et n’intéresse plus désormais que les accros des produits Rolex, Dior ou Vuitton, souvent descendus dans l’un des hôtels de luxe du « Ku’Damm » dont certaines chambres possèdent une vue imprenable sur la célèbre Église du Souvenir (Kaiser-Wilhelm-Gedächtnis-Kirche).

 

Impossible enfin de ne pas citer le domaine royal de Charlottenburg. Facilement accessible par les transports en commun***, voire à pieds en longeant la Spree vers l’ouest (6 km depuis le Reichtsag), le château construit par Frédéric Ier pour son épouse, puis remanié par Frédéric II, est un superbe témoin de l’art baroque, de surcroît doté de très belles collections d’objets d’art dans les appartements royaux. Cerise sur le gâteau, le vaste parc, en accès libre, se révèle particulièrement agréable en période estivale.

 

Hors Berlin, comment ne pas citer Potsdam, si proche de la capitale ? Située au sud-ouest, à environ 40’ de Régional-Bahn ou de S-Bahn, cette superbe villégiature royale offre le spectacle d’un patrimoine ancien bien préservé, à l’image des rues piétonnes du centre-ville, du surprenant quartier hollandais et de quelques magnifiques demeures. Mais le fleuron de Potsdam est incontestablement constitué par le château et les jardins de Sans-Souci. Dans ce domaine, surnommé « le Versailles prussien », plane encore le souvenir de Frédéric II-le-Grand, et l’on se prend à y fredonner la marche de Hohenfriedberger, l’une des compositions de ce monarque passionné de musique et excellent flûtiste…

 

Ah ! j’allais oublier : tout visiteur de Berlin se doit de goûter la spécialité locale, servie dans toutes les bonnes échoppes de restauration rapide (Imbiss) où, communauté turque oblige, elle voisine avec le kebab : la Currywurst, autrement dit la saucisse-frites au curry et ketchup. À consommer, comme il se doit, avec une bière bien fraîche. Prosit !    

 

 

 

* À noter : Le nouvel aéroport international Berlin-Brandenburg, dont les travaux ont débuté en 2006, n’est toujours pas opérationnel : son ouverture, initialement prévue en 2012, n’interviendra pas avant septembre 2013. Le trafic aérien continue donc d’être assuré par les vétérans Tegel (ex-Berlin ouest) et Schönefeld (ex-Berlin est).

 

** L’autorisation de visite du Reichstag doit en principe être demandée au moins 3 jours à l’avance sur le site dédié du net (Reichstag.de). Toutefois, lorsque les flux touristiques ne sont pas trop importants, il est possible de se rendre au guichet pour obtenir sur place la délivrance d’une autorisation pour le lendemain, voire pour le jour même.

 

*** Berlin n’étant pas une ville qui se visite uniquement à pieds, eu égard aux distances, le mieux est de se munir, dès l’arrivée à l’aéroport, d’une Welcome Card adaptée à la durée du séjour. Cette carte donne en outre accès à de nombreuses réductions. Autre possibilité : l’abonnement 7 jours qui se révèle rentable dès le 5e jour.

 

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