… et ça nous tombe dessus !

 

YAN BARCELO  La décomposition de nos infrastructures est un salut à l’esprit de notre génération. Nos viaducs s’écroulent, comme c’est le cas partout en Amérique du Nord; nos instatallations d’eau coulent de partout et perdent de 20 à 40% de l’eau qu’elles sont supposées transporter, comme c’est le cas ici et en Europe.

Notre « génération lyrique » du baby-boom et celle qui a suivi, la génération X, n’avaient pas la tête à ces choses prosaïques, pour ne pas dire basses et grossières. Des ponts et chaussées, pouah! De la plomberie municipale, pouah! Nous n’en avions que pour de la « valeur ajoutée », surtout de « la valeur ajoutée aux actionnaires ». Tout ce qui était bon pour faire saliver l’imagination des gens et en tirer une piastre, nous nous y sommes précipités avec un irrépressible enthousiasme : les bidules technos à la mode, les savants montages financiers, les jeux vidéos qui entraînent les jeunes à devenir des assassins et des criminels, les rutilants festivals de musique rock, et alouette. Rien dans tout cela de valeur fondamentale.

Mais au fait, y a-t-il une telle chose que de la valeur « vraie »? Je me souviens une conférence donnée au milieu des années 1980 par Kimon Valaskakis, un émérite économiste de l’Université de Montréal qui avait l’art de se mettre à toutes les modes du jour. Quelqu’un lui avait demandé s’il n’y avait pas certaines choses qui avaient plus de valeur économique que d’autres. Par exemple, on lui demandait si le fait de construire une automobile n’avait pas une valeur économique supérieure à réalisation d’un film. À ce moment-là, Valaskakis fonctionnait à la mode des sophismes monétaristes. Il a répondu à son interlocuteur par une question de son cru : « Frank Sinatra qui chante l’hymne américain à l’ouverture du Super Bowl et qui gagne 10 millions $ pour le faire ne produit-il pas autant « valeur », sinon plus, que n’importe quel fabricant industriel. » En d’autres termes, ce qui a de la valeur n’est pas la transaction économique qui a cours entre deux partis, c’est le signe de dollar qui recouvre l’échange. C’est le mensonge intellectuel sur lequel nous avons érigé au cours des 30 dernières années les tours chancelantes de notre économie.

Aujourd’hui, la notion de valeur avec laquelle nous avons perverti notre économie fait en sorte qu’un jeune est capable de filer à bicyclette en écoutant son iPod et en chattant sur son iPhone, mais il est incapable de réparer sa bicyclette si elle casse et il risque de se retrouver à l’hôpital en heurtant un nid de poule gros comme un cratère. Nous savons comment faire venir le monde à l’écran de notre ordinateur par Internet, mais la tuyauterie qui amène l’eau jusqu’à notre robinet coule de partout. Et faire un voyage de Montréal à New York ressemble à une expédition au tiers monde.

Est-ce à dire qu’il ne faut avoir ni iPod, ni iPhone, ni Internet, et qu’il faut s’occuper uniquement de ponts et chaussées, de patates et de choux ? Ne soyons pas absurdes. Mais il est certain que trois générations se partagent le monde aujourd’hui qui ont perdu le sens des valeurs économiques fondamentales, sans compter nombre d’autres valeurs humaines et sociales tout aussi fondamentales.

Comme je le disais dans les pages de mon essai SIDA de civilisation, nous en sommes venus à boucher tout l’horizon intellectuel qui donnait appui et justifiait les vertus et les valeurs de longue durée. Par exemple, les vertus de persévérance, de méticulosité au travail, de civisme, de projet éducatif à long terme, de création de prospérité collective. Notre engloutissement dans le plaisir de l’instantanéité nous pousse à chercher la gratification la plus immédiate et nous emprisonne dans le court terme. On ne cultive plus la persévérance, mais plutôt l’impatience chronique devant le prix de Loto qu’on veut gagner. On ne cherche plus à créer de la prospérité collective, on veut seulement empocher le magot au plus sacrant en inventant mille stratagèmes financiers pour y parvenir.

Et cela fait en sorte que nous avons bien du fun à écouter une « toune » rock, enfermés dans la bulle sonore de notre iPod, et pendant ce temps-là le viaduc sous lequel on passe nous tombe dessus.

Yan Barcelo,

Repris d’un article paru su ce site le 28 août 2011

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