Être francophone et ne pas être

 


 

Depuis une décennie ou deux je ne sais plus très bien ce que je suis. J’ai déjà été canadien, canadien-français, québécois et maintenant je suis québécois francophone, dit-on et bientôt je serai probablement un franco-canadian.

Ma famille, pour être bien précis, – maternelle et paternelle – a habité les rives du Saint-Laurent (en Canada) depuis 1638. Elle a défendu le fort de Trois-Rivières en ces années-là, (avant que Montréal n’existe) et elle a réussi à se faire donner une seigneurie  par Louis XIV (celle de Bélair en périphérie de Québec; malheureusement vendue au Jésuites).

Il se pourrait bien, alors, qu’ainsi je sois un Canadien, un Canadien francais, un latin d’Amérique, une sorte de fragment historique Normand, un restant du Traité de Paris, un Vaincu des Plaines d’Abraham, un Laurentien, un Québécois provincial, peut-être? Que sais-je?

Mais, bon Dieu, certainement pas un «francophone»! Du moins pas encore!

Parce que décrire le membre d’une nation, d’un peuple, par sa simple «phonie»,  par sa caractéristique «phonique» c’est lui enlever son essence, son existence, sa personnalité : le faire disparaître carrément dans un magma impersonnel.

Il y a quelques lunes un littéraire montréalais de vieille souche paysanne comme moi, de ma connaissance, a fait montre de cette nouvelle «rectitude politique» sans s’en apercevoir. Prenant la plume il s’est échappé et il a lancé qu’il voulait écrire sa lettre en «francophone».

Jusqu’alors, et depuis Jacques Cartier, depuis 1534, il était encore permis, souhaitable, normal d’écrire en français. Le Canada, du reste, c’était la Vallée du Saint-Laurent. Il semble que l’on ne veuille plus, maintenant, en haut lieu, que les sujets britanniques de la province de Québec soient des Canadiens «français». Est-ce parce que cela leur donnerait une existence collective – une sorte d’appartenance à une «société distincte»?

On permet certes aux sujets d’ici d’avoir une patine phonique vaguement gauloise : pourvu, toutefois, qu’au fond des choses, ils ne soient qu’un carreau de la mosaïque canadienne multiethnique. Il n’y aurait donc plus, au Canada moderne, qu’une nation, pas deux. Les sujets ont le droit de parler; pas d’être! Finie la fête «nationale» des Québécois (les ex-canadiens-français).

Dorénavant, donc, les habitants de la «province» s’expriment par un filet de voix Français ou par une bouillie qui lui ressemble; mais l’âme est ailleurs. Elle est partie en «nowhere» culturel; dans une sorte de loyalisme à l’Ontarienne. De là il n’y a qu’un pas à faire pour que les «francophones» ressemblent à certains Louisianais; qu’ils deviennent de simples fragments historiques folkloriques.

Du reste les immigrants, que le gouvernement fédéral – oui, fédéral – envoie si généreusement à Montréal ne s’y trompent pas : ils forment leurs propres associations «nationales» et ne refusent pas que les «francophones» aient les leurs. C’est un peu comme si j’immigrais au Mexique avec les miens et que je décidais de vivre à la Québécoise tout en «respectant» les «hispanophones».

Trève d’humour noir.

Néanmoins il faut redire des vérités. Les Québécois de la Vallée du Saint-Laurent ont le devoir, s’ils veulent vivre, d’être aussi Québécois que les Mexicains sont Mexicains. Et il s’impose que les immigrants, invités par la nation québécoise deviennent des Québécois – comme les Algériens de France deviennent des Français.

Je me rappelle que l’usage du mot «francophone» pour décrire notre collectivité, est apparu à Ottawa sous le régime Trudeau, juste au moment de la poussée d’affranchissement de cette époque. Les mots Québécois ou Canadien-français, dans la capitale fédérale étaient devenus suspects, mauvais : on réglerait le problème des relations entre les deux peuples en enlevant à l’un des deux son essence, son existence. Et c’est ainsi qu’une nation entière a été réduite à l’état de «phonie»!…

Mais moi je résiste. Je ne suis pas un «francophone». Et je ne me sens pas démodé pour être «de souche». J’en ai une souche et je l’aime ma souche. Je n’ai pas honte d’être Québécois; j’en suis même un peu fier. Du reste, c’est en conservant des valeurs venues en droite ligne de France que le Québec a créé cette ambiance «bonhomme» et conviviale qui attire bien des gens et qui colore l’Amérique. Ceci dit sans vouloir rentrer sous les jupes de la mère-patrie.

Bien des gens ont intérêt à nous faire détester ce qui est français; parce que le partage de cette vieille civilisation qui compose une partie de notre âme (40 p. cent?) nous donne une spécificité, une essence, une existence. Au fond, ne pas aimer la France, pour un Québécois c’est ne pas s’aimer soi-même , c’est détester sa propre image. C’est comme si un Mexicain refusait d’apprécier ce qui est venu d’Espagne!

Tout compte fait, je suis probablement un Québécois si l’on entend par là qu’il me reste des racines françaises, un amour de l’esprit français et que je ne suis pas devenu un simple consommateur nord-américain. A quoi cela servirait-il d’être un simple «phonique», ici, en Amérique, sans  bagage culturel? Autant oublier les racines, se joindre aux États-Unis de suite  et devenir des américanophones!

Jean-Pierre Bonhomme

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