Exilé surplace

«J’y suis, j’y reste ! C’est ce que doivent se dire ceux qui n’arrivent pas à en partir…»

 

J’ai trouvé, je suis perdu. La vue, ma vision ne reconnaissent pas l’horizon. Le décor est blanc et solitaire car le temps est parti depuis toujours. Ici, le plafond ne ressemble en rien à la chape de plomb céleste dès lors que son vis-à-vis admet ne plus vouloir se dérober sous le poids de ses péchés. Il n’y a rien à quoi se raccrocher et personne à percuter. Moi, je suis assis en tailleur sur cette bande passante sans début prometteur, sans fin salutaire ni escales exotiques.
Pas d’obscurité originelle ni de silence primaire et encore moins de big bang aux alentours…
Pas de lumière divine ni de tunnel rédempteur et encore moins de Bible dans le cœur…
Je n’ai plus toute ma tête. Le bocal est fêlé. L’eau prend la tangente puisque qu’aucun soleil ne viendra le traverser. Ma mémoire de poisson rouge me protège pour encore quelques instants des remises en question que désigne cette captivité sans futur. Or, je n’ai pour seul paquetage qu’un jean lessivé dont les coutures l’abandonnent et une chemise froissée surmontée d’une cravate taupe et tachée par la machine à café. Alors que les Hommes ont de la terre ici et là pour s’inventer une mère universelle,   mes semelles, orphelines,  sont vierges de tout périple à la recherche du temps perdu. Seul au monde, touriste en puissance et colon en devenir, j’oscille entre Patrick McGoohan et Ricardo Montalbàn.

 

 

Ici, là, maintenant, l’air ne manque pas, mais je suffoque devant l’infini et le vide. Si la moindre brise faisait une pause dans mon huis clos, aucune nature, même morte ne viendrait corroborer les faits. Et je fais que pâle figure et j’aurais grand plaisir à contempler un mirage à la hauteur de mon absurdité ordinaire. Tandis que je traque le moindre écho à mes questions intimes, la tapisserie reste stoïque à toutes mes salves d’insultes. Et puis je n’ai pas assez de liquide pour pleurer en canon et plus suffisamment de haine pour hurler à la face de ce monde qui m’a fait sien par peur de mon imagination cannibale.
Non, je dois définitivement choisir entre rêver ou sombrer. Il ne peut en être autrement parce que le cauchemar, c’est les autres.

 

Plus de montre, plus de temps, plus de retard. Et finalement plus personne à convaincre entre les nécessités apprises par cœur et les lubies ne répondant qu’à mon bon vouloir.
Je pouffe ! Non ! Je souris ! Non ! Je ricane ! Non ! J’éclate de rire quitte à en mourir.  À court de salive, les commissures de mes lèvres sont au bord de la rupture, j’arrête de me pincer pour me réveiller et de me réconforter afin de me relever. La bataille s’achève sans plus de raison qu’elle n’avait commencé.

Mon afro est en désordre, en plein désarroi après les passages frénétiques de la prise de tête et les empreintes de mes doigts crispés et moites. En panne sèche dans ce royaume sans frontières ni ennemis pour occuper mes envies de meurtre et mon besoin d’amour universel. Un terrain vague pour une errance précise.

 

Je suis juste un homme de plus au milieu d’un nulle part de luxe à la recherche d’un but inavoué ou d’un second souffle d’occasion. Personne ne circule, ne court après le lapin blanc, alors je garde mon pouce vers le sol comme pour mieux montrer ce que je ne peux écrire. Faute de tout. Ce moment, cet endroit, cet ici, j’en ai rêvé toute ma vie, la quiétude, le calme, un no man’s land sans guerre intime —interne, universelle, inextricable— mais avec toi…
Une cellule idéale me préservant de cette folie enfantine qui me consume par les deux bouts. Une réalité alternative où les cicatrices secrètes se muent en sagesse populaire. Mais il ne faut pas rêver, cette réalité ressemble à mon fort intérieur, entre les viscères en décomposition et l’âme en translation, le vide. 

 

Soit, mais arrivé à destination, ici, là sans invitation, je ne me souviens plus de la traversée et de la raison de mon départ sans toi. Planté là comme un con, lesté de mes démons amicaux mais proche de la démence étrangère, je n’ai jamais autant tutoyé cet équilibre qui me faisait tant défaut. Celui qui me pousse à avancer sans me retourner, à prier le futur, à garder malgré-moi un peu d’espoir dans ma cage thoracique. Si je tombe sans jamais y arriver, je n’emporterai personne avec moi, ici. Et voilà, l’évidence me gifle plus fort que l’impact de ma boîte crânienne sur le sol lorsqu’enfant, j’ai rencontré l’autre.
Par le plus grand des hasards, j’effleure la définition de la folie, trouver des voix en soi lorsqu’il n’en reste plus autour. Je dois être prêt pour ma première tentative de suicide collectif. Parce que j’ai la mémoire dans le cœur et un peuple dans ma tête. Ici, là, il n’y a plus de fautifs, de causes perdues d’avance, de lieux et de liens à prendre ou à rendre. Plus rien. Et je ne suis pas béat, simplement à la dérive, en pleine déroute au milieu de nulle part. Sans récifs où m’abimer ou rochers sous lesquels m’abriter.

Quoi qu’il en soit, je n’ai jamais eu l’impression d’appartenir à un espace défini ni une espèce particulière. Quant à l’histoire qui nous engendre, je l’ai apprise un couteau entre les dents sans y trouver ma case ou un combat pour passer le temps. Et ici, là, je ne peux plus conter, je ne peux pas compter.

 

Les gens sont une chose, mais l’Histoire est un être vivant aliénant les conjugaisons en y broyant ce qu’il reste de nous-mêmes après le façonnage parental. Pas grand chose donc. Je l’ai fui tant bien que mal lorsqu’elle a commencé à vouloir m’écrire en temps réel sur tous les écrans possibles. Et je crois même qu’elle m’a pourchassé depuis ma première Bible au sommet de la tour verticale dans ma périphérie à l’agonie. Oui, c’est ça l’Histoire, c’est le temps. Loin des victoires routinières et défaites anonymes, je suis en pleine désertion sans pouvoir en réchapper. D’aussi loin que je l’oublie, j’ai toujours voulu devenir un pyromane dans cette usine à gaz. 

 

Entre l’immédiateté et l’éternité, il y a cette immobilité qui avance. Je crois que c’est ça, que c’est là, que c’est moi ! Il n’y a que les autoportraits que l’on ne reconnait pas, que l’on accepte plus, que l’on renie encore et encore en fermant les yeux à s’en exploser les tempes, à briser le miroir de part en part afin de s’assurer que la réalité n’a plus de reflet à réfléchir.


Maintenant je me souviens. Enfin, parfois. Pour cette fois, de cet ici, coincé dans ma tête. Coincé en moi-même. J’y fais la sieste, j’y bats en retraite, j’y retrouve mon souffle lorsque que le monde prend un malin plaisir à faire de son nombril, le seul salut plausible. En gestation entre là et nulle part, dans ce chez moi sans personne, je ne t’ai pas quitté. J’y prends mes quartiers tandis je change de piles, de peau, de pouls, de poids, de choix. Ici, dans mon livre imaginaire, ma mort momentanée, mon sort réservé. Je trompe mon monde en lui refusant la vie.

 

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