Fed et BCE: Qui a raison ?

Comment se fait-il que, par rapport à une conjoncture similaire, deux Banques Centrales majeures et qui plus est dont les zones d’influence sont embarquées dans le même cycle, parviennent à des conclusions – et donc à des politiques monétaires – divergentes? En effet, la BCE a inauguré il y a peu un cycle de hausse de ses taux d’intérêts pendant que la Réserve Fédérale persévère dans ses 600 milliards de dollars d’injections de liquidités revenant en d’autres termes à exercer une pression baissière supplémentaire sur ses propres taux…

Ainsi, les taux européens officiels ont-ils été remontés à 1.25% tandis que les fed funds, qui sont proches du 0% depuis 28 mois, ne devraient pas être bougés avant la fin du premier trimestre de l’année prochaine. Voilà donc M. Trichet qui réagit vis-à-vis des indiscutables pressions inflationnistes de la zone Euro ayant excédé, à 2.6% en terme annualisé pour le mois de Mars, le fameux plafond des 2% pendant que M. Bernanke, confronté à une inflation US de 2.1%, décide de maintenir une politique expansionniste en déclarant même que ce début d’affolement des prix est « transitoire »…

Alors: qui a raison?

En fait, cette approche différente des deux Banques Centrales reflète – en tout cas partiellement – des mandats, et donc des missions, différentes. La vie est rendue tellement simple en effet à la BCE qui, reconnaissons-le, vit à évolue dans un monde manichéen. Il lui suffit ainsi de voir la situation en blanc et noir, c’est-à-dire avec ou sans inflation car elle n’a pas – contrairement à la Fed – à se préoccuper de considérations de croissance et d’emploi. Maintenue sous l’intense pression de politiques allemands obsédés par la sacro-saint stabilité des prix (qui, il est vrai, sont son unique raison d’être), la BCE peut donc allègrement ignorer des pays comme l’Espagne qui se débat avec un chômage dépassant 20% ou la Grèce et l’Irlande en faillite virtuelle… Appliquant à la lettre les préceptes de Friedman, la BCE combat le mal inflationniste sans hésiter à recourir au levier de la politique monétaire en faisant fi d’un contexte général du ressort des gouvernements européens respectifs. Après tout, l’inflation n’est qu’un phénomène monétaire, n’est-ce pas?

En réalité, ces angles d’attaque différents entre la BCE et la Fed, ces jauges fondamentalement divergentes sont tout simplement la résultante de leurs contextes historiques respectifs. La BCE réagit de manière épidermique à l’inflation car l’obsession de Weimar est solidement ancrée dans les gènes allemands tandis que la Réserve Fédérale – marquée par le traumatisme de la Grande Dépression – tente tant bien que mal de concilier son double mandat (lutte contre l’inflation et promotion de la croissance). Cette période noire fut en effet fort mal gérée par les dirigeants de la Fed d’alors qui, présidant à une contraction de 25% de la Masse Monétaire entre 1929 et 1933, favorisèrent l’avènement d’une déflation ravageuse. En outre, non contents des dégâts provoqués et alors même que le pays était en voie de rétablissement, la Fed devait remonter en 1936 et 1937 les ratios bancaires relatifs aux crédits (considérés comme favorisant l’inflation) avec pour conséquence une nouvelle plongée dans les abîmes déflationnistes. Les décisions de la Réserve Fédérale actuelle démontrent ainsi leur angoisse de renouer avec la déflation, d’où leur acharnement à injecter tous azimut des liquidités en dépit du retour de manivelle potentiellement hyper inflationniste.

En 2002, à l’occasion du 90ème anniversaire de Friedman et en sa présence ainsi que de celle d’Anna Schwartz dont les travaux communs avaient révélé les responsabilités de la Fed de l’époque, Ben Bernanke avait modestement fait son mea culpa en assurant que « grâce à vous, nous ne le ferons plus jamais »! C’est effectivement une promesse que la Réserve Fédérale tiendra…

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *