Internet, le moteur de la révolte

Sans oublier une seule seconde le rôle décisif qu’a joué Mohamed Bouazizi, lequel en s’immolant par le feu à été le déclencheur de la révolution tunisienne, on ne peut passer sous silence le travail souterrain et intelligent des blogueurs tunisiens.

Mohamed Bouazizi avait 26 ans, son bac, et un stand ambulant de fruits et légumes, avec lequel il faisait vivre sa famille.

Le 17 décembre 2010 une femme flic, au sein d’un groupe de policiers, tente de lui extorquer un peu d’argent, chantage coutumier du temps de Ben Ali, afin de permettre à Mohamed de continuer d’exercer son métier d’épicier ambulant.

Mohamed refuse, se prend une baffe de la part de cette femme et son étal de forain lui est confisqué.

Il se rend donc à la Préfecture pour récupérer son outil de travail, mais les bureaucrates de l’administration refusent de le recevoir, malgré les menaces de celui-ci d’attenter à ses jours.

Quelques minutes plus tard, il s’immole par le feu devant la Préfecture.

Ben Ali va même avoir le culot de s’inviter au chevet de Mohamed agonisant, menaçant « le terrorisme », qui d’après lui est le responsable de cette situation. photo

Son agonie durera 18 jours. lien

Cette tragique immolation va mettre le feu à tout un pays qui va réussir en quelques jours à chasser le dictateur du pays.

Ce n’est pas une raison pour oublier les sacrifices qui ont suivi celui de Mohamed Bouazizi, tel celui d’Allaa Hidouri qui se donne la mort en se jetant sur un câble à haute tension, ou d’Ayoub Amdi, d’Ayem Namiri, qui vont chacun s’immoler par le feu.

Les 78 morts sous les balles de la police de Ben Ali vont s’ajouter à ces sacrifices et mener la révolte à son paroxysme, multipliant les manifestations, les barrages, jusqu’au jour décisif ou malgré les gestes d’apaisement du dictateur, utilisant le célèbre « je vous ai compris », le peuple continuera a résister, et qu’un général, Rachid Amar, refusera de faire tirer sur la foule en colère.

C’est ce geste ultime qui provoquera la fuite honteuse du dictateur déchu.

Au-delà de ce drame décisif pour la victoire, c’est aussi tout le réseau de la toile qui, via FaceBook, Twitter, et tous les relais numériques possibles vont permettre aux citoyens de se débarrasser en 29 jours du despote.

Voila par exemple un échange d’infos entre internautes :

« Tu viens de dire que notre situation est chaotique. Mais alors pas du tout. Il ne faut pas suivre les infos toutes crétines de F2 ou TF1. Vraiment jusqu’ici, il y a un « sans faute » très clair pour continuer à tracer les chemins de la révolution de jasmin. Le danger de la milice de Ben Ali n’est plus qu’un souvenir. Les destructions et pillages n’ont touché que les maisons et les boites des mafiosos. Quand aux débats sur nos 4 chaines de télé depuis l’abolition totale de la censure, ils sont d’un niveau ahurissant pour le tunisien moyen. Jamais il n’a entendu des analyses aussi profondes et des vérités très vérifiables… »

Les internautes tunisiens ont très habilement réussi à contourner les « erreurs 404 » symptômes habituels de censure, et ont appris, entre autres, à surfer anonymement. lien.

Un groupe d’internautes anonymes appelé fort judicieusement « Anonymous » estime avec raison avoir joué un rôle prépondérant dans la chute de Ben Ali.

On peut découvrir leur site sur FaceBook sur ce lien.

Ils se mobilisent maintenant pour faire tomber les régimes contestés d’Egypte, Arabie saoudite, Algérie, Libye, Syrie, Jordanie, et Maroc.

Ils ont mené des attaques informatiques, appelées « DDos » contre de nombreux sites gouvernementaux, en rendant inaccessible par exemple celui du premier ministre.

Ils savent aussi manier l’humour caustique comme on peut le découvrir sur cette vidéo.

Dans un texte rédigé collectivement les Anonymous appellent à poursuivre leur mouvement en faveur de la liberté d’expression et affirment que la peur a changé de camp. lien

Ils élargissent maintenant leurs attaques contre tous les autres dictateurs d’Afrique du Nord, comme on peut le découvrir sur ce lien.

Le blogueur Slim Amamou, qui après avoir quitté les geôles tunisiennes est devenu ministre, affirme que le rôle des Anonymous, dont il était membre, à été déterminant, et que sans eux, la révolte n’aurait pas eu autant de répercussion internationale.

Il était accusé d’avoir participé à l’opération internationale de hacking des sites gouvernementaux tunisiens lancé par les  Anonymous. lien

Ceux-ci viennent de refaire parler d’eux en piratant le site de la bourse d’Alger.

Wikileaks a aussi son importance dans ces luttes.

Après avoir ridiculisé les services secrets algériens en faisant savoir que les américains les qualifiaient « incompétents, sclérosés, paranoïaques », ils nous ont appris que les services secrets algériens avaient accepté de coopérer avec les services secrets américains, et que les algériens ne voulaient surtout pas que çà se sache et qu’on puisse le prouver un jour. lien

Alors maintenant, la révolution de jasmin va-t-elle faire tache d’encre dans toute l’Afrique du Nord.

En tout cas, en Algérie, la contestation continue, et le 22 janvier, malgré l’interdiction du gouvernement, une marche de la dignité devait dérouler avec des mots d’ordre très clairs :

« Ne pas répondre aux provocations, empêcher violence et pillage, filmer tout au long de la marche, identifier les infiltrés et les filmer, dire aux policiers et aux militaires qu’ils sont des nôtres, marcher fièrement convaincus que personne n’a le droit de s’accaparer notre rue, dire que nous avons des alliés à travers le monde, ne pas se laisser intimider, refuser la violence, concluant : nous n’avons pas peur, la peur à changé de camp ». lien

Le pouvoir à envoyé 3000 policiers pour bloquer le rassemblement en blessant 42 manifestants sur les quelques 500 qui étaient parvenus malgré tout à se retrouver. lien

Le groupe APCA (action pour le changement en Algérie) est l’un des moteurs des actions menées actuellement.

Rappelons qu’en Algérie, Il y a eu entre le 6 et le 9 janvier des émeutes qui ont fait déjà au moins 5 morts et plus de 800 blessés. lien

Il y a aussi la crainte des « infiltrations ».

Quand on voit de quelle manière les « infiltrés » peuvent agir en toute impunité lors des manifestations, ils ont raison de s’inquiéter.

Sur cette vidéo, on voit un homme, masquant une arme dans un parapluie, tuer froidement un manifestant.

Au Maroc, les manifestations sont régulièrement interdites. lien

La dernière en date a été sévèrement réprimée.

En Egypte, l’attentat du 31 décembre masque un profond sentiment de révolte, porté par des égyptiens qui se plaignent de ne pouvoir manger à leur faim, de respirer de l’air pollué. lien

Ils pratiquent volontiers l’humour noir en racontant cette histoire :

« Nous sommes comme Adam et Eve : nous sommes nus, nous n’avons qu’une pomme à manger, et nous nous croyons au paradis ».

Interrogé par Médiapart sur la situation, Elias Sanbar, représentant la Palestine au sein de l’Unesco, tire les leçons de la révolution tunisienne :

« Il est intéressant de constater à ce propos la vitesse supersonique à laquelle l’admiration de certains pour Ben Ali a cédé la place à un appui sans bornes au peuple tunisien et à son amour de la liberté » déclare-t-il et il ajoute « la liberté ne relève pas de l’import-export et doit se penser plus profondément. Il est cependant de la plus haute importance de se rendre compte que, plutôt que de « contagion », il s’agit surtout d’un spectacle exemplaire, une scène qui montre à des millions d’Arabes que la liberté est possible, qu’il est possible d’être dans la modernité sans forcement se renier ». lien

En Europe, on sent le gène de quelques dirigeants, dont celle du gouvernement français, suite à l’énorme gaffe d’Alliot Marie, qui proposait « généreusement » l’aide de « nos forces de sécurité françaises » pour ramener l’ordre en Tunisie. Lien

Pas étonnant qu’elle ait été humiliée récemment  à Gaza comme on peut le voir sur cette vidéo.

Les liens d’amitié connus qui unissaient Sarközi et Ben Ali n’ont rien arrangé sur la popularité de notre gouvernement de l’autre coté de la Méditerranée.

N’avait-il pas récemment félicité Ben Ali des « progrès de la démocratie en Tunisie » ? Lien

Alors pour faire contre mauvaise fortune bon cœur, on assiste a un virage à 180° de Sarközy.

Comme l’a fait fort justement remarquer «  arrêt sur image » Le site de l’ambassade de Tunisie a rapidement fait disparaitre une photo d’accolade entre l’ancien dictateur et Sarközi. lien

Un vent de révolte se lève donc au Sud, et pourrait bien relancer la contestation en Europe, qui au fond, n’est guère mieux lotie que nos voisins d’outre méditerranée.

Car comme dit souvent mon vieil ami africain :

« Quand un chien aboie, il faut être prudent avant de lui retirer son os ».

L’image illustrant l’article provient de « nawaat.org »

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