Janus

Matière première, travail et capital sont toujours essentiels à toute production, mais une économie primaire est prioritairement axée sur la matière première et une économie secondaire (industrielle) sur le capital/équipement, le multiplicateur nécessaire pour atteindre l’abondance. Une économie tertiaire prend la relève de l’abondance matérielle et propose une nouvelle richesse sous la forme de services rendus. Face aux autres facteurs de la production, c’est donc le travail qui prend la vedette,

Nécessairement, car les services sont rendus par des travailleurs dont chacun a sa compétence qu’on souhaite complémentaire à celle des autres. On veut que chacun soit compétent et responsable du service qu’il offre; c’est de cette responsabilisation du travailleur que dépend la satisfaction de tous. Il a droit à des égards…

Comme Janus, le travailleur producteur a aussi toujours le visage d’un consommateur. Dans une économie tertiaire, ce double role est toujours présent, puisque, les travaux répétitifs ayant été programmés, la quasi-totalité des activités économiques y consiste en services rendus DIRECTEMENT par un travailleur es-qualité de travailleur, à un autre travailleur es-qualité de consommateur.

Les modèles de travail autonome favorisant la responsabilité, conçus d’abord pour le secteur tertiaire où ils sont indispensables, en viennent à s’imposer partout où il est possible de les introduire, même dans les secteurs primaire et secondaire, simplement parce qu’ils sont plus performants pour toute tâche exigeant créativité, initiative et interaction humaine. C’est donc dans tous les secteurs d’une économie tertiaire qu’on en vient à travailler différemment. La difference tient surtout à la MOTIVATION.

Dans une économie tertiaire, « motivation » est le mot-clef, pour optimiser le travail. Or, rien n’optimise tant la motivation que l’internalisation des facteurs qui la suscitent; la motivation s’accommode mal de contraintes externes, menaces et même promesses. La relation employeur/employé de l’ère industrielle tend donc à disparaître d’une société postindustrielle. Tout le monde cherche à y rendre un service et à devenir un créateur autonome de valeur. Création des services que veut le consommateur, mais aussi des services connexes qui facilitent la fourniture du service principal.

Dans une société postindustrielle où c’est l’échange de services qui prédomine, ce n’est donc plus le travailleur salarié, mais le travailleur autonome, mieux motivé, qui devient nécessairement la norme. La structure du travail doit refléter cette nécessité. Le travailleur-type n’a plus un patron, mais un « client »… ou parfois une multitude de clients. Cette transformation de la relation entre celui qui produit et celui qui consomme les conduit tous deux à adopter des attitudes et des comportements différents.

Produisant dans une économie tertiaire et devenu autonome, le travailleur-type d’une société postindustrielle doit recevoir une formation différente, exécuter des tâches différentes et s’en acquitter autrement. Sa relation au travail est complètement transformée. Il devient un acteur différent.

Comment une Nouvelle Société adapte-elle sa relation à ses travailleurs en évolution vers l’autonomie ? Plus que tout, en leur apportant la SÉCURITÉ, car la motivation qui va de paire avec l’autonomie ne peut s’exprimer correctement que si celle-ci n’est pas cause d’anxiété.

La sécurité que la société doit fournir au travailleur, c’est celle d’avoir droit en tout temps à un revenu qui correspond à son niveau de compétence en échange d’un travail – emploi – qu’on lui propose. Il peut accepter ou refuser cet emploi et le revenu qui l’accompagne, mais il ne perd jamais le droit de les exiger : ils lui sont garantis.

Cet emploi, s’il décide de l’accepter, ne l’occupe normalement qu’une fraction de son temps. Cet emploi est sa contribution minimale aux objectifs de production de la société; en échange il reçoit, quoi qu’il arrive, un revenu suffisant pour vivre avec dignité selon sa condition.

On ne travaille pas de la même façon dans une économie tertiaire. On n’y a pas, non plus, les mêmes modèles d’échange. Dans une société industrielle, le consommateur est inexorablement à la merci de quelques producteurs qui constituent un réseau d’oligopoles de fait. Les grands ensembles « producteurs » et « consommateurs » regroupent bien globalement les mêmes personnes, mais, au niveau des individus, le droit de cuissage du capital sur le produit du travail biaise l’équation

Le commerce des services obéit à d’autres impératifs, car ce droit de cuissage cesse peu à peu d’être exercé quand c’est la compétence qui constitue le vrai capital fixe. Celui qui « produit » le service peut normalement vendre sa compétence directement à qui en profite. C’est ainsi que les choses devraient être, sans quoi il se crée un « ménage à trois » où le producteur ou l’intermédiaire est cocu et où le bénéficiaire du service n’est jamais bien servi.

En l’absence d’un tiers, le producteur qui possède la compétenceet le consommateur qui en a besoin peuvent être seuls, face à face. Ils n’ont personne à blâmer pour les vicissitudes de leur relation. Ce qui ne signifie pas qu’ils soient toujours d’accord, ni surtout égaux. En fait, ils ne sont jamais égaux. Dans une situation d’abondance, le consommateur a le choix de son fournisseur et devrait avoir pouvoir sur le producteur, mais certains services sont rares…

La notion de pouvoir qui peut fausser la relation producteur/consommateur n’est donc pas moins présente dans une économie tertiaire que dans une économie industrielle, mais l’on n’a plus d’un côté le fort et de l’autre le faible, toujours les mêmes. L’élément rédempteur désormais – et qui n’existait pas dans une économie industrielle – c’est que consommateurs et producteurs s’échangent continuellement leurs rôles.

Le médecin qui aujourd’hui est Dieu dans son cabinet et voit trembler le notaire son patient, peut n’être lui-même qu’une victime anxieuse, demain, dans l’étude de ce dernier, si toute sa fortune dépend de l’interprétation d’un acte juridique. Il en va toujours de même, dès qu’il s’agit de services, avec des conséquences généralement moins dramatiques, mais toujours bien visibles.

Dans le commerce des services, le pouvoir change de mains selon le problème à régler et la compétence requise. Janus doit vivre avec ses deux faces. Nous devenons tous indispensables. Un nouveau respect est de rigueur.

Pierre JC Allard

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