Japon : un fascisme qui a réussi – 3

 

Yan Barcelo, 10 avril 2011

(L’image reproduit une peinture de Hokusai, tirée du site Visipix.com) On se moque gentiment des groupes de touristes japonais qui semblent vissés les uns aux autres et dont aucun membre ne semble avoir la possibilité d’errer seul. Or, ce comportement, loin d’être simplement une sorte de « défaut » accessoire du caractère japonais, en constitue une des caractéristiques les plus déterminantes. Aucun individu n’ose se détacher du groupe et du consensus du groupe. Avant qu’un membre ne s’en détache, il aura toujours minutieusement recueilli l’avis du groupe pour en obtenir l’autorisation. Et son rôle, à partir de là, ne sera pas celui d’un individu solitaire et original, mais d’un simple porte-parole du consensus.

Cette référence au groupe opère à tous les niveaux de la société, du plus anodin au plus important. Le travail de mise en consensus opère lentement et systématiquement, que ce soit en économie, en politique ou dans les échanges quotidiens.

Combien de fois me suis-je présenté à un de ces petits postes de police, parsemés dans le paysage urbain comme autant d’abribus, pour demander des directions – tout le monde, à Tokyo, est perdu, à commencer par les tokyoïtes et les policiers eux-mêmes! Après avoir demandé à l’un des policiers présents où se trouvait telle adresse, le rituel qui se déroulait ensuite était drôle et sympathique. Le policier, toujours avenant, ouvrait un grand livre détaillant tout le tracé des rues du quartier, demandait l’avis de son plus proche voisin, puis d’un autre, tandis qu’un quatrième s’approchait pour participer à la discussion. Puis, après quelques minutes de consultations à voix basse et discrète, mon porte-parole revenait vers moi pour me donner la conclusion des délibérations et m’indiquer le chemin. J’étais, bien sûr, extrêmement honoré d’être le récipiendaire de tant de bienveillante sollicitude, mais une fois sur deux, le chemin n’était pas le bon!

Le Japon a connu une vaste « restauration » à l’époque des Meiji qui a propulsé le pays dans la modernité technique, mais il n’a jamais connu de « Renaissance ». Nos notions « d’individu » et « d’individualisme » y sont totalement étrangères.

Encore une fois, je dois dire ma profonde affection pour les Japonais. Plus encore, je les admire. Leur personnalité manifeste une gentillesse, une finesse, une grâce, une générosité, souvent un sens de l’honneur palpable, comme je n’en ai jamais perçu ailleurs. Quand j’ai quitté le pays, j’ai ressenti une nostalgie lancinante et un regret insaisissable comme je n’en ai ressenti l’équivalent au moment de quitter aucun autre pays. Le Japon a une âme ! Et celle-ci exhale un charme indicible, fait de féminité et… d’acier. Car je me suis quelque fois heurté au tranchant de cette âme, à sa dureté inflexible et à son mépris, tout particulièrement chez de plus hauts responsables dans la hiérarchie sociale. J’ai senti aussi l’action invisible et irrépressible de sa xénophobie : la surface d’accueil est large et d’une politesse exquise, plus encore, d’une gentillesse sans égale, mais au-delà de ce vestibule d’accueil, un rideau d’acier tombe. L’étranger n’est plus à sa place. Souvent rien n’est dit, mais le rejet et la réprobation silencieuses sont presque physiquement palpables.

Or, ce tempérament unique et finement dessiné, il a été sculpté au fil de siècles de fermeture au monde. Durant cette longue période de réclusion, les élites du pays, étanches à presque toute influence extérieure, ont pu distiller dans la population les idées qu’elles voulaient et sculpter patiemment les attitudes qui leur convenaient. Pour y arriver, elles ont eu recours au shintoïsme, la religion d’origine du Japon, mais aussi au bouddhisme, au taoïsme et au confucianisme en formulant la doctrine du samourai – le serviteur –, totalement déoué à la volonté de ses supérieurs. Aujourd’hui encore, cette pensée imprègne le pays et structure son caractère, même dans un monde traversé par l’Internet et tous les médias de la planète.

Dans aucun autre pays, les élites et les oligarchies n’ont-elles pu procéder à un tel travail de modelage sur leurs populations respectives. En Europe, ouverte à une multitude de courants et travaillée par le souffle individualisant du christianisme, les doctrines, les pensées et les influences culturelles les plus diverses ont balayé les nations et les esprits et rendu le contrôle exercé par les élites beaucoup plus précaire et ténu. L’arbre européen et occidental, abreuvé de cette multitude de courants, a donné un chêne puissant et rebelle. L’arbre japonais, abreuvé au compte-gouttes et minutieusement manucuré, a donné un bonzai, fascinant et fort, et docile.

Ce tableau que je peins peut donner l’impression que les élites japonaises se tiennent à distance cynique de leur œuvre d’ingénierie sociale. Je crois que les élites entretiennent toujours une distance quelque peu cynique et craintive des masses qu’elles surplombent et dominent. Mais qu’elles le veuillent ou non, elles sont elles-mêmes tributaires des idéologies de domination qu’elles formulent et formées par elles. Il en est de même pour les élites du Japon, et plus encore qu’en Occident. Elles sont elles-mêmes soumises aux exigences du code bushido qu’elles ont formulé, leurs comportements et attentes déterminées par lui. De telle sorte que la société japonaise à tous les étages de sa pyramide sociale et politique présente une cohérence et une solidarité peu communes.

Il y a une leçon majeure que nous pourrions apprendre du Japon (en fait, il s’agit de la réapprendre, car nous l’avons déjà sue). Cette leçon tient à l’anecdote suivante. Alors que je visitais l’unité de production de pianos à queue de Yamaha avec un groupe de visiteurs canadiens, l’échange avec le technicien qui nous guidait porta sur les divers degrés d’accomplissement technique. Notre technicien, qui était lui-même du septième degré (un peu comme les fameux dan en karaté) nous disait qu’il existait en tout dix degrés de maîtrise technique. Lui-même s’était tout récemment retrouvé le technicien senior après qu’un auguste technicien de niveau 8 eut récemment pris sa retraite.

Quelqu’un lui demanda s’il avait connu des techniciens de niveaux 9 et 10. Un technicien a atteint le niveau 9 dans les années 1980, a-t-il répondu, mais il a été le seul. Quant au niveau 10, personne ne l’a jamais atteint. Pourquoi alors maintenir un 10e dan si personne n’y a atteint, a demandé quelqu’un? « Ah, mais le 10e niveau, c’est la perfection, a répondu notre interlocuteur, et personne n’a atteint à la perfection. Mais il faut toujours la viser. » C’est une leçon fondamentale de culture que notre société ferait bien de réapprendre, particulièrement dans nos écoles.

Une pensée sur “Japon : un fascisme qui a réussi – 3

  • avatar
    10 avril 2011 à 1 01 48 04484
    Permalink

    @ YB Je trouve des similitudes dans la description donnée ici du caractère japonais et celui des Anglais. Insularité ?

    On se parle

    Pierre JC

    P.S. Je pense que ta position dans le dossier de l’annulation du vote ( Voir l’article de Bibeau) nous sera d’une grande utilité.

    Répondre

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *