Joyeuses Pâques!

Yan Barcelo, 2 avril 2010
C’est un privilège que ma chronique tombe le jour de Pâques. Je m’en voudrais de ne pas dire quelques mots de cette grande fête de la chrétienté, la plus grande, en fait.
Pour le chrétien, la mort et la résurrection du Christ sont les deux témoignages les plus retentissants de l’histoire humaine. D’abord, le Vendredi Saint, jour de la Passion, le Fils de Dieu est mort de la façon la plus injuste et irrationnelle qui soit, tout en prenant en charge les fautes de tous ceux qui l’ont laissé tomber : la foule des Juifs qui réclamait la mort du Christ seulement une semaine après l’avoir acclamé lors de son entrée à Jérusalem, Ponce Pilate qui n’a pas osé trancher selon l’évidence aveuglante qui se présentait à lui, Pierre qui a renié le Christ trois fois en quelques heures, Judas qui l’a vendu. Puis, au jour de Pâques, ce Dieu qui s’était incarné et qui, du coup, avait pris sur lui toute la souffrance humaine, a ressuscité. Il a triomphé de la mort, le premier homme à le faire dans toute l’histoire humaine, amenant à toute l’humanité l’espérance de cette victoire. Quiconque est sensible au drame invisible des grands déchirements métaphysiques (le bien et le mal; le salut et la faute; la paix et la vérité versus la guerre et le mensonge, le destin de l’âme individuelle dans le destin cosmique) ne peut manquer d’être saisi par la majestueuse profondeur que la Passion du Christ ouvre à nos yeux.
Aux oreilles de beaucoup de gens, surtout dans un Québec devenu allergique à tout discours chrétien, un tel langage tient du charabia, pour ne pas dire de la fumisterie. Soit. Mais il y a un niveau où l’action du Christ s’avère totalement et incontestablement prodigieuse : celui de la société. On peut adhérer ou non à la première injonction du Christ, et plusieurs penseurs ont choisi de ne pas y souscrire : « Aime le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ta pensée, de toutes tes forces. » Cependant, il n’y a pas un seul penseur à la pensée un peu généreuse qui n’a pas souscrit à la deuxième injonction : « Aime ton prochain comme toi-même. »
Qu’on le veuille ou non, cette injonction si simple et dépouillée a ébranlé tout l’Occident, elle continue de l’ébranler, et tranquillement, imperceptiblement, elle est en train d’ébranler la planète. Je ne sais plus quel penseur a dit qu’aux plus grandes idées il fallait des millénaires pour se déployer. Cette proposition du Christ est la plus fondamentale et la plus révolutionnaire de toute l’histoire humaine.
On va objecter : ben non, avant le Christ, il y a eu le Bouddha. Ou encore Zoroastre. Ou bien les rishis hindous. Certes. Et tous ont prononcé plus ou moins un équivalent de la première injonction du Christ d’aimer Dieu, Brahma ou la Sagesse Cosmique de tout son cœur, etc. Mais aucun n’a mis de l’avant la deuxième proposition d’aimer son prochain comme soi-même. On en trouve un tout petit embryon chez le Bouddha, mais ça ne concerne que l’entraide fraternelle que les moines se doivent les uns aux autres. Dans les deux grandes religions qui ont précédé le christianisme, soit l’hindouisme et le bouddhisme, le salut est l’affaire d’une élite monastique. Ça ne concerne certainement pas les masses humaines, dont on se soucie bien peu. Dans l’hindouisme, tout particulièrement, la société est stratifiée en castes très rigides où la dernière, celle des pauvres et des miséreux, est en fait une non-caste. Plutôt un dépotoir de l’humanité.
Le Christ est venu draper de dignité le dernier des hobereaux, celui qui est tout recroquevillé sur lui-même, là-bas, au fin fond de la salle du festin humain, accroupi près de la porte. En fait, c’est surtout pour ce déshérité et tous les autres comme lui qu’Il est venu.
Avant le Christ, le pauvre, la justice pour le pauvre, le souci pour toute l’humanité dépossédée, c’étaient des catégories avec lesquelles on ne pensait tout simplement pas. À l’époque du Christ, et pour toute l’histoire humaine jusqu’à lui, la société était vue comme une pyramide où ne prévalait que la force et la puissance. Piler sur la tête du plus faible pour assurer son ascension était la chose à faire et digne d’éloge. Ne pas le faire était vu comme un signe de faiblesse ou de stupidité. Trente ans avant la naissance du Christ, plus de 100 000 esclaves romains se sont soulevés sous Spartacus. Crassus, le général romain qui a vaincu l’armée de Spartacus dans le sud de l’Italie, a fait crucifier tous les survivants, des milliers de survivants, tout le long de la voie publique qui allait de Naples jusqu’à Rome. Un tel geste a été salué à Rome comme un acte glorieux empreint de puissance mâle.
Une cruauté aussi bestiale, perpétrée en plein soleil et couronnée d’éloges, est impensable aujourd’hui. Imaginez qu’on crucifierait vivants des milliers de prisonniers tout le long de l’autoroute entre Montréal et Toronto! Est-ce pour dire qu’il ne se fait plus rien d’aussi cruel? Certes non. Il suffit de penser au crimes hideux de Hitler il y a à peine 60 ans, ou ceux de Pol Pot, il y a 30 ans. Mais au moins, ces choses, aujourd’hui, se font dans le secret et dans la honte. C’est une prodigieuse victoire humaine qu’on en soit venu à donner honte à de telles pulsions meurtrières. En vérité, notre façon de diviser l’histoire humaine en deux pans, soit avant Jésus-Christ et après Jésus-Christ, est tout à fait appropriée. Il vaut la peine de s’en rappeler.
Or, cette victoire sur la superbe et la brutalité, nous la devons au Christ. Tant de sujets qui animent les chroniques de ce site de blogs (souci de justice pour le peuple, sollicitude pour les pauvres, appel à l’éducation, revendication pour la victoire de l’intelligence et de la compassion) sont impensables en dehors de la matrice spirituelle et intellectuelle à laquelle le Christ nous a initiés. Les plus fines fleurs de l’héritage culturel de l’Occident sont nées à partir de cette matrice du souci pour le prochain : la démocratie, l’égalité des chances, le filet de sécurité social; je prétends même que la science, la technique et l’industrialisation, ces trois disciplines qui ont contribué à multiplier les richesses pour un plus grand nombre, sont nées de cette matrice. Quand un Henry Ford a dit qu’il allait donner un salaire suffisant à ses employés pour leur permettre d’acheter les voitures mêmes qu’ils fabriquaient, c’est l’esprit issu du Christ qui l’animait. Il n’en était pas ainsi traditionnellement, loin s’en faut. Le vieux réflexe oligarchique qui a toujours prévalu depuis la plus haute antiquité n’a jamais pensé dans ces termes : la richesse, jugeaient les puissants, n’est pas pour la multitude, mais pour le très petit nombre. Enfin, même certaines fleurs contestables de notre héritage, comme le communisme et le féminisme, auraient été impensables – et n’ont d’ailleurs pas été pensés – en dehors des équations d’altruisme proposées par le Christ.
La fête de Pâques salue en premier lieu le mystère du salut qui nous est proposé par le Fils de l’Homme, la révélation la plus achevée du destin cosmique de l’humanité. C’est donc en premier lieu une fête spirituelle. Mais c’est aussi une fête sociale qui salue Celui qui nous a ouvert la voie pour penser la solidarité et l’entraide humaine. C’est une mission qui a imprégné l’Occident et qui le hante dans tous ses déchirements entre puissance capitaliste et revendication de justice pour les pauvres, entre abrutissement des masses et élévation de la multitude, entre dictature et gouvernement pour le bien commun. Et cet appel à la solidarité, c’est un message que l’Occident étend imperceptiblement à toute la planète, d’autant plus que toute la planète est à l’écoute et désire les fruits de l’Occident : démocratie, science, production de l’abondance, libération de la femme, etc.
J’ai dit au début que Pâques était la plus grande fête de la chrétienté? Je me suis trompé. C’est la plus grande fête de l’humanité!

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