La chasse aux connards méchants

  

1657Hospitalisation

  

Je reprends ici un article signé Gerard Amaté paru dans  Le Monde Libertaire sous le titre  » Trois ans derrière des murs pour une simple gifle  » Il me semble plus important que ce dont je voulais parler aujourd’hui, car il va au coeur du plus grand problème de l’humanité: la convergence entre bêtise et méchanceté qui  se manifeste partout, mais est plus visible chez ceux qui ont un peu de pouvoir.  Il y a une Internationale des connards méchants.  Une grande connivence implicite entre un Georges W Bush et un maire cul-terreux des Cevennes:  ils font autant de mal qu’ils peuvent….
***
 » Les Cévennes sont de basses montagnes couvertes de pins et de châtaigniers, où aucune agriculture industrielle n’est possible. Le cultivateur tend à y disparaître, remplacé par le bobo du Nord. Les éleveurs de chèvres continuent à y faire du pélardon. Ceux de brebis envoient le lait à Roquefort, et abattent les bêtes au moment de l’Aïd, pour les travailleurs marocains.
C’est ainsi que vivait Alain, berger d’un troupeau d’une soixantaine de moutons. Il n’était pas exactement de Malons (sa commune d’adoption), puisqu’il était de la DDASS, mais s’y était installé il y a quatorze ans. Il ne buvait pas, ne fumait pas (à part quelques joints quotidiens d’herbe locale) et, quand il redescendait au village, menait une vie rangée, entre sa compagne et leur petite fille.
On a beau vivre dans la nature, il arrive qu’on aille à l’hôpital. C’est ce qui arriva un jour à Alain, heureusement pas longtemps, rien de grave.
À son retour, il n’avait plus de troupeau. Tous les moutons avaient été abattus, à la demande du maire, parce qu’ils étaient sans surveillance et menaçaient d’aller brouter l’herbe d’autrui.
On ne discutera pas la décision du maire. Peut-être agit-il sagement, en l’occurrence. Mais certainement pas amicalement. Il aurait pu au moins prévenir.
Alors que là, la surprise fut totale. Et l’exaspération aussi. Alain alla trouver le maire et, d’un propos discourtois à l’autre, d’un nom d’oiseau à celui d’autres animaux plus ou moins sympathiques, le ton monta. Si bien que le berger finit par allonger une paire de gifles au premier magistrat de la commune.
On a toujours tort de s’énerver. Le maire porta plainte, et Alain, à peine sorti de l’hosto, se retrouva en taule.
Son avocat n’avait pas inventé l’eau tiède. Au tribunal correctionnel d’Alès, il plaida le nervosisme de l’accusé, si bien que le juge, convaincu d’avoir affaire à un énervé de naissance, ordonna l’hospitalisation d’office (HO) dans un établissement ad hoc.
Alain se retrouva donc, après dix-huit mois de préventive, au quartier pénitentiaire de l’HP Carrairon, à Uzès, où il eut tout le loisir de regretter la quiétude des maisons d’arrêt, entouré qu’il était de quelques psychopathes particulièrement inquiétants.
Heureusement, personne, parmi les personnels de cet établissement, ne consentit à le reconnaître fada.
Le juge des libertés fut saisi et, se conformant à l’avis des experts, prononça l’élargissement d’Alain. C’était un vendredi. Le parquet fit aussitôt appel, lequel fut dans la foulée fixé au premier jour ouvrable suivant, lundi 12 décembre, à 10 heures du mat’. Alain ne put ni préparer sa défense, ni même avertir un avocat. En revanche, ce lundi-là, on avait trouvé un nouveau psychiatre qui, contrairement aux autres, pensait qu’il fallait garder Alain à l’hosto.
Ce n’est pas qu’il l’avait trouvé déséquilibré. Non, il écrivait même, dans son rapport :
« Monsieur Paya [c’est le nom d’Alain] est adapté dans une situation qu’il refuse (l’HO) mais ne pose pas de problème d’opposition et de trouble du comportement. »
Oui, mais voilà. Ce n’était pas tout. D’abord, il y avait les cheveux « crépus et emmêlés évoquant la coiffe rasta » et une apparence trop raisonnable pour être honnête « lisse dans ses réponses, ce qui peut renvoyer à une forme de réticence… » Le tout, avec un passé franchement louche : « Concernant son enfance (en famille d’accueil), il ne signalera pas d’événement particulier. De la même manière, à l’adolescence, il n’évoquera pas de dysfonctionnements sociaux ou relationnels. Cependant, il a arrêté l’école à quatorze ans et a travaillé à la ferme familiale. »
Quand on a grandi orphelin chez des pauvres, peut-on se prétendre sain d’esprit ? Et a fortiori lorsqu’on n’a pas fait fortune plus tard : « Il dit qu’il n’avait aucun problème social, ni n’ayant besoin de soin psychiatrique et laisse penser qu’il avait obtenu un équilibre personnel, se contentant de peu dans un contexte qui parait précaire. »
Car, en effet, le pauvre est une variété d’asocial qui, lorsqu’il a un peu de bons sens, demande à être assisté médicalement pour supporter son état. En conclusion, l’expert s’avoue bien embêté : « Nous nous trouvons là devant un problème complexe à savoir que […] Monsieur Paya est adapté et ne présente pas de problème majeur ni de nécessité de traitement, si ce n’est qu’il se sent mal dans un milieu de maladie mentale. »
Et si vous voulez savoir quel est ce problème complexe, il n’est que de se reporter à la question finale posée par le tribunal : « Dire si les troubles mentaux dont est atteint Monsieur Paya compromettent la sûreté des personnes et portent atteinte, de façon grave, à l’ordre public. »
Le psy n’a même pas eu besoin de se contredire pour trouver à Alain des troubles mentaux. Le tribunal s’en était chargé à sa place. Il lui a suffit de reprendre les termes de la question dans sa réponse : « Les troubles mentaux dont Monsieur Paya est atteint compromettent la sûreté des personnes désignés dans son processus persécutif et par conséquent peuvent porter atteinte de façon grave à l’ordre public. »
Processus persécutif car Alain, au cours de l’entretien, avait prétendu qu’on s’acharnait sur lui parce qu’il avait giflé un élu au bras long, de surcroît magistrat.
Le tribunal, quant à lui, s’appuyant sur la seule expertise qui confirmait ce qu’il voulait penser d’Alain, reconduisit la mesure d’enfermement en hôpital psychiatrique. Laquelle commence à faire long, pour deux claques.
Trois ans de placard, déjà. D’abord la taule, dix-huit mois en tout depuis 2008, et ensuite l’HP, dont il n’est pas près de sortir. Pour un homme considéré par tout le monde, y compris le psy qui l’a renvoyé à l’asile, sain d’esprit.
Mais qui persiste à ne pas admettre qu’on n’a jamais eu aucun tort à son égard. Ce qui prouve sa folie, imperceptible mais tenace. La même qui nous menace tous, à l’occasion. On croyait l’épidémie presque éteinte depuis celle qui avait emporté tant de dissidents dans l’URSS brejnévienne. Elle se manifeste à nouveau dans la France sarkozyste. Gérard Amaté
***
Nota bene:   Ne pas confondre le « méchant connard », une espèce non protégée dont la population est stable, car la nature se charge de la régulariser…  et le « connard méchant » qui vit en habitat élevé, est protégé par des privilèges et dont la saison de chasse n’est pas assez longue. Pour la chasse aux connards ,  visez ici 
Pierre JC Allard

3 pensées sur “La chasse aux connards méchants

  • avatar
    2 juillet 2012 à 7 07 21 07217
    Permalink

    « le “connard méchant” qui vit en habitat élevé, est protégé par des privilèges »

    Un espace ordinaire particulièrement propice au phénomène, peu banal mais vrai, comiquement décrit ici, c’est le management d’entreprise. En entreprise, z’avez jamais remarqué que c’est toujours le boulé têtu, hargneux, autocrate, méchant, intellectuellement médiocre et mentalement unilateral qui monte? Les êtres humains candides, honnêtes, subtils et généreux restent au bas de la hierarchie, dans la toute tentaculaire et pas gentille du tout industrie tertiaire. Leur seule chance à eux de monter un petit peu, c’est d’apprendre méthodiquement à s’enconner, par symbiose de système, ce qui leur est un pensum singulièrement ardu, bancal et aux résultats toujours fatalement mitigés. La maison tertiaire qui rend fou, c’est là un espace massivement propice à cette flore fétide du “connard méchant”…

    Répondre
  • avatar
    2 juillet 2012 à 8 08 36 07367
    Permalink

    @ PL

    Oui, j’ai remarqué. Si l’on y pense bien, c’est inévitable. Celui qui trouve sa réalisation dans le but atteint ou le travail bien fait est bien occupé. Celui qui vit des relations interpersonnelles gratifiantes en jouit… et c’est « celui qui ne peut pas faire plaisir aux femmes qui veut (leur) faire de la peine« .

    Comme vous le soulignez, c’est surtout au tertiaire où l’on ne produit rien que l’individu au cuir épais veut guérir son insensibilité par de petites victoires dérisoires et mesquines, comme un rhinocéros sur Ecstasy se roulant dans les épines.

    PJCA

    Répondre
  • avatar
    4 juillet 2012 à 14 02 23 07237
    Permalink

    @Pierre JC Allard

    Un article saisissant, très troublant.

    J’y vois la haine profonde enfouie au fond du coeur qu’on décharge injustement sur les autres. Ce maire comment fait-il pour dormir en paix?

    Merci d’avoir parlé de cet article.

    CAD

    Répondre

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *