La connaissance privatisée

YAN BARCELO  La semaine dernière. je parlais de brevets et de marques de commerce. Les entreprises les plus sophistiquées ne voient plus les brevets comme de simples instruments défensifs, ce qui était le cas il y a encore 10 ans, mais comme des armes offensives.

Les exemples abondent. Au moment de son grand chambardement stratégique au début des années 1990, IBM a revu de fond en comble son coffre au trésor de brevets. A ce moment-là, la multinationale ne réalisait des revenus que de 30 millions US de dollars liés à des licenses sur ses brevets. Une radicale mise en valeur a fait en sorte qu’en 1999, Big Blue avait rehaussé ces revenus à plus d’un milliard de dollars $US, des revenus nets de toute dépense représentant près d’un cinquième de ses profits avant impôts.

Gillette, au moment de développer son nouveau rasoir Sensor, s’est assurée de se découper un territoire de propriété intellectuelle exclusif, pour ne pas dire monopolistique. La firme a obtenu 22 brevets pour des choses aussi pointues que l’angle des lames, le positionnement des ressorts, la composition du manche. Elle est allée aussi loin que de breveter la boîte, conçue pour émettre le son masculin approprié quand le consommateur l’ouvre.

L’entrepriseAvery Denison a fait la démonstration d’une campagne en mode offensif. Avant de se lancer dans le domaine des étiquettes transparentes pour produits de consommation, comme celles qu’on applique sur des bouteilles de shampoing, elle mena une enquête de brevets qui lui révéla que Dow Chemicals disposait d’un portefeuille important de brevets, indiquant que cette compagnie avait l’intention de pénétrer dans ce marché.

Avery investit les sommes nécessaires en R-D pour monter un portefeuille supérieur et inattaquable de brevets. Ainsi armée, elle demanda une rencontre avec la direction de Dow pour lui suggérer d’abandonner le secteur, ce que Dow se résigna à faire. Elle démonta son usine, congédia son personnel et mit la clé dans une division à laquelle elle avait déjà consacré des dizaines de millions de dollars.

Mais la guerre du capitalisme intellectuel ne se déroule pas seulement sur le terrain des brevets. L’autre territoire aussi important, sinon davantage, est celui des marques de commerce. C’est avec ces marques que les compagnies se découpent dans l’esprit des consommateurs l’ultime exclusivité avec laquelle ils peuvent verrouiller l’enclos de leurs brevets. C’est un tel coup de maître qu’a réussi Intel en investissant 500 millions de dollars dans sa campagne Intel Inside. Les premières générations de processeurs d’Intel portaient des noms génériques Intel 386 ou Intel 486 que n’importe quel concurrent pouvait reprendre. Intel réagit en se dotant de la marque exclusive Pentium, puis en investissant massivement dans une campagne pour en étendre l’emprise quasi-monopolistique.

Le pendule de la protection est peut-être allé trop loin et on peut se demander si nous ne sommes pas en train de verser dans des excès qui pourraient très bien paralyser l’innovation que nous voulons, par ailleurs, tant préserver. Certains droits sont tellement forts, tellement contrôlés, qu’on craint qu’il n’y ait plus de possibilité de concurrencer.

Par exemple, une étude menée en 1998 par Gregory Graff, professeur d’agriculture et d’économie à l’Université de Californie, indiquait qu’un petit groupe de 18 institutions détenaient 1370 brevets agro-alimentaires, soit la quasi-totalité de tous les brevets encore actifs du secteur. Or, 973 de ces 1370 brevets étaient détenus par les seuls cinq grands joueurs que sont Pharmacia, Dupont, Syngenta, Dow Chemical et Aventis. Une telle concentration de propriété intellectuelle entre quelques mains dans un secteur aussi névralgique que celui de l’alimentation est inquiétante.

On peut même se demander si la course aux brevets et l’exigence de secret qu’elle impose ne risque pas d’assécher la source la plus riche de connaissances scientifiques de base : l’université. Les universités accueillent maintenant à bras ouverts le capital privé pour financer leurs recherches, en échange bien sûr d’une exigence de secret plus contraignante. Les pharmaceutiques, par exemple, délaissent de plus en plus la recherche et le développement de nouveaux produits pour se concentrer sur le marketing et la distribution.. Pour compenser, elles ont d’abord entrepris d’acheter toutes les petites firmes de biotechnologies prometteuses. Mais cette source n’est pas infinie. À présent, c’est sur les laboratoires universitaires qu’elles comptent pour alimenter leur pipeline de nouveaux médicaments.

Or, toute l’institution universitaire est fondée sur le principe fondamental de la libre circulation de l’information, d’où origine la fameuse injonction Publish or Perish. Si toute la recherche est monopolisée par le privé, la possibilité pour le chercheur de déterminer son agenda et de chercher là où il n’y a pas de valeur immédiate se perd. On peut se demander s’il va demeurer à long terme assez de connaissance publique ou si toute la connaissance va être privatisée. De plus, ça pourrait nous mener à une recherche systématique à court terme et à un oubli du long terme et du fondamental. Ça s’appelle « épuiser la poule aux œufs d’or ».

YAN BARCELO

Cet article est tiré d’un texte publié sur ce site le 21 août 2011

 

2 pensées sur “La connaissance privatisée

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