La consommation globale

Dans une économie industrielle, les consommateurs solvables dont on a surtout besoin sont les travailleurs. On s’attend d’un bon travailleur qu’il consomme ; c’est pour ça qu’on rend sa demande effective en lui payant un salaire qui dépasse le niveau de subsistance. Hélas, le producteur en situation de concurrence veut garder ses prix et donc ses salaires au plus bas et, parfois, il mesquine un peu, avec ses travailleurs. Si on mesquine un peu trop, on risque que la demande globale ne soit plus effective pour acheter tout ce qui est produit.

Au début de l’industrialisation, l’élargissement de la clientèle ainsi que l’augmentation de la demande et de la consommation effectives sont venus tout naturellement. On parvenait facilement à donner plus d’argent à des travailleurs qui n’en avaient pas et à les faire consommer, car l’industrie offrait un revenu plus élevé aux paysans qui arrivait avec l’exode rural et ceux-ci, qui n’avaient rien, voulaient tout. Simultanément, l’augmentation des volumes de production permettait de baisser les prix ; il y avait donc chaque jour plus de gens dont la demande devenait effective. Il pouvait y avoir des déséquilibres, mais on ajustait au cas par cas, au prix de quelques inconvénients parfois tragiques, mais toujours passagers.

Cette situation ne pouvait durer, cependant, car il est clair que si le producteur en position de force ramasse tout l’argent qu’il peut, le travailleur finira par en manquer. Or, le pire scénario, pour les producteurs, c’est que la demande globale ne soit plus « effective », qu’il devienne apparent que les consommateurs en bloc n’auront pas l’argent nécessaire pour acheter tout ce qu’on leur offre. Le pire scénario, car le producteur, individuellement, n’y peut rien : c’est toute la classe des producteurs qui dépend de la consommation de toute la classe des consommateurs.

Pour garder la demande effective, il faut mettre entre les mains de ceux dont les besoins restent à satisfaire en clair, les travailleurs – assez d’argent pour qu’ils puissent acheter tout ce qui est produit. Si le revenu adéquat n’est pas entre les mains des consommateurs, une partie plus ou moins grande de la production ne sera pas vendue et certains, plusieurs ou tous les capitalistes seront ruinés. Il ne suffit donc pas de donner aux travailleurs le seul argent nécessaire à leur survie; il faut aussi, comme Henry Ford l’expliquait avec une géniale simplicité, leur donner l’argent nécessaire pour que soient consommés les biens qu’ils produisent.

La richesse du capitaliste industriel, devient ainsi dépendante du pouvoir d’achat qu’il consent au travailleur/consommateur et le revenu du travailleur ne tend plus vers le « niveau de subsistance » de Malthus, mais vers un « niveau de consommation globale  » qui optimisera l’espérance de gain des producteurs. Le revenu que détermine ce « niveau de consommation » pour les travailleurs, c’est la rémunération minimale qu’il faut leur distribuer pour que tous les biens et services produits par l’économie soient vendus avec profit et consommés.

Maintenir ce niveau de consommation, toutefois, est bien plus complexe que d’abaisser le travailleur à son niveau de subsistance ! Il ne s’agit pas seulement de rehausser le niveau des salaires, même s’il faut commencer par là, mais de mettre le « bon » revenu entre les mains des bons acheteurs potentiels, chacun selon ses désirs d’achat, dans la mesure où ces désirs coïncident avec l’implacable nécessité de maintenir la demande effective pour les biens produits et donc la valeur des équipements qui les produisent.

Cette contrainte de la demande effective pose un frein efficace à la concentration de la richesse dans un régime capitaliste. On ne peut transformer la distribution de la richesse qu’au rythme des objectifs de production et donc au rythme de l’amortissement rentable du capital fixe. Lentement. si la richesse se concentre trop entre les mains de quelques-uns, c’est la catastrophe, car un milliardaire ne consommera jamais, par exemple, même s’il en change vraiment souvent, autant de chaussures qu’un million de travailleurs dont il aura fait des va-nus-pieds.

Si la concentration de la richesse dépossède totalement les acheteurs potentiels de chaussures, les milliardaires qui fabriquent et vendent des chaussures cesseront d’être des milliardaires et rejoindront eux aussi les rangs des déshérités. Pas peu à peu, mais instantanément, car leur fortune ne repose pas finalement sur les équipements eux-mêmes, mais sur la foi inébranlable de tout le monde ou presque en l’existence de milliards de gens qui achèteront des chaussures et les payeront.

Un système économique sous le signe du capitalisme industriel repose sur cette foi qu’il y aura toujours des consommateurs ayant en main l’argent nécessaire pour acheter des chaussures, des voitures, des maisons… Si cette foi se perd il n’y a plus de milliardaires. Il n’y a plus de capitalistes. Il n’y a plus que des larmes, car nous avons vu ce qu’il advient de la richesse du producteur, quand il semble que ses produits ne se vendront pas.

S’il semble que c’est toute la classe des consommateurs qui n’aura pas l’argent nécessaire pour acheter la production globale et que c’est tous les biens qui ne se vendront pas, les conséquences en sont si catastrophiques, que la simple menace que ceci puisse arriver peut créer une panique qui décuple les effets du déséquilibre. On risque la crise. Si la crise vient, le pauvre devra se serrer la ceinture sur une taille mince, mais c’est une énorme panse que devront perdre investisseurs et producteurs.

Pierre JC Allard

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