La fin de l’Âge du Labeur

3495324591_4a6a1af185Dans le sillage de la crise financière en marche et du chômage qui en découle, on voit poindre à nouveau maintenant les interrogations sur l’évolution de la main-d’œuvre qui réapparaissent de temps en temps et qu’on fait tout pour faire oublier.  Il faudrait peut-être, cette fois, faire le point avec lucidité. La révolution industrielle nous a apporté l’abondance… et le chomâge.

Le chômâge qui vient de notre manque d’imagination pour réaffecter une RESSOURCE précieuse – la main-d’œuvre – à des tâches utiles, sans provoquer l’opposition féroce de ceux qui, par leur propriété du capital, ont la main mise sur la production, donc sur la richesse, donc sur la gouvernance.   Mais cette opposition n’est pas invincible… et n’est même pas inévitable…

On est maintenant dans une économie tertiaire où le capital humain a la primauté sur le capital matériel. Pas par quelque grandeur d’âme d’un quelconque providence, mais par la simple et rigoureuse logique de la rareté respective de ces deux facteurs et des contraintes techniques à leur appropriation.  C’est la logique du marché qui soumet le capital au travail. On doit en tirer les dix  (10) conclusions en sorite qui s’imposent, quant à un inévitable transformation de la nature et du rôle du travail dans la production

1. Les emplois dans le secteur industriel doivent disparaître pour assurer la productivité: le travail de jadis, ce sont maintenant des machines qui le font et elles peuvent produire bien plus que nos besoins matériels l’exigent. La haute technologie ne créera qu’un nombre relativement minime d’emplois et, si un investissement en équipement n’est pas rentable, c’est le travail à vil prix des pays en voie de développement qui prend la relève.

2. Nous n’avons donc besoin que de moins en moins de travailleurs industriels. Ce dont nous avons besoin, désormais, c’est de produire plus de services dans les secteurs éducation, santé, culture, loisir, sécurité, communications, distribution, et d’assurer la gestion courante et le progrès de notre économie et de notre qualité de vie.

3. Même dans le tertiaire, les emplois répétitifs vont de plus en plus être confiés à des ordinateurs et la hausse de notre niveau de vie, qui découlera de la rationalisation du secteur industriel, rentabilisera la programmation de toute une gamme de services “simples”, éliminant encore d’autres emplois.

4. Les services “simples” qui ne seront pas programmés ne pourront offrir à court terme qu’une rémunération au niveau de subsistance ou plus bas; ils vaudront uniquement pour apporter un revenu d’appoint. Il en sera ainsi jusqu’à ce que le développement de l’éducation ait ouvert à la masse des travailleurs l’accès à la fourniture de services complexes et ceci prendra … disons quelque temps.

5. En attendant, le revenu découlant des services simples restera “au noir” et créera des problèmes croissants, jusqu’à ce qu’on ait la sagesse de le “blanchir”, c’est-à-dire de le traiter comme un revenu d’appoint acceptable et accessible à tous, en parallèle à un emploi et à un paiement de transfert.

6. . À moyen terme, tout ce qui peut être fait par une machine sera fait par une machine. Le plus tôt sera le mieux, car il n’y a rien d’évolutif à demander à un être humain un travail d’automate. Le travail digne d’un être humain, ce sont les fonctions de créativité, d’initiative et de relations humaines, celles que la machine ne peut pas fournir. Tous les emplois qui ne font pas appel à une ou plusieurs de ces trois (3) aptitudes fondamentalement humaines doivent disparaître et VONT disparaître. Toutes les fonctions et tâches qui ne consistent pas uniquement à appliquer ces aptitudes “inprogrammables” seront modifiées pour restreindre le travail humain  à celles-ci

7. Dans le domaine des activités inprogrammables, il y a un travail infini à faire, mais un emploi salarié traditionnel n’est pas le meilleur encadrement pour ce genre de travail. Les employeurs privilégient la substitution par des machines et la réduction des coûts plutôt que l’amélioration des services, tandis que la structure d’emploi empêche l’utilisateur, qui est seul capable de le faire, de contrôler les aspects essentiels de la qualité du service inprogrammable qui lui est rendu. Ce sont donc des travailleurs professionnels autonomes qui prendront peu à peu la relève des travailleurs salariés dans une structure d’emploi.

8. Quant à la masse des décideurs, à tous les niveaux de la structure de production, la tendance est claire vers de nouvelles modalités de relations de travail et de rémunération qui se rapprochent bien plus du travail autonome que de l’emploi traditionnel. Il restera toujours des salariés dans le secteur public – juges et ministres, par exemple – mais ce sera ceux dont on peut raisonnablement supposer que le salaire n’est qu’un aspect trivial de leur motivation. Pour l’immense majorité des travailleurs, la “job” est une structure désuète d’encadrement du travail.

9. Cessons donc de nous leurrer et d’agir comme si nous vivions une récession comme les autres et qu’on devait espérer que demain, l’année prochaine, ou dans 20 ans, ‘il y aura, comme avant, “une job steady et un bon boss” pour tout le monde. Nous ne vivons pas une récession, mais la phase finale, engagée depuis quelques décennies, d’une transition en marche depuis le début de la révolution industrielle.

10. Nous ne vivons pas une crise québécoise, mais une crise mondiale. Il y aura de moins en moins d’emplois, jusqu’à ce qu’il n’en reste que ce qu’il faut pour encadrer  avec souplesse et protéger une masse de travailleurs autonomes qui ne penseront pas dur labeur, sueur et corvée, mais recherche, reflexion et communications.

L’Âge du labeur est fini. L’avenir du travail, c’est le travailleur qui découvre qu’il est un entrepreneur.

Il manque un gouvernement qui ait le courage de faire ce qui doit être fait pour adapter la main-d’oeuvre à cette réalité.

Pierre JC Allard

Pour ceux qui lisent l’anglais et ont un peu de temps…  Crisis and Beyond

4 pensées sur “La fin de l’Âge du Labeur

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    28 mai 2010 à 0 12 51 05515
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    Je suis bien d’accord avec les grandes lignes de votre texte.

    Le point principal où mon opinion diverge est sur le fait que les emplois salariés vont disparaitre.
    Si vous parlez de job à la shop du coin, oui, c’est le cas mais je ne vois pas comment la société va se passer de salariés.

    Je prends par exemple mon domaine d’emploi, en informatique, une entreprise n’a et n’aura pas d’avantage à employer des programmeurs indépendant. A tout le moins, elle a tout avantage à garder un pourcentage non négligeable d’employés directement pour elle, question d’avoir une continuité.
    Idem pour les ingénieurs, et pour une foule d’autre domaines.

    C’est pour cette raison que je ne suis aucunement convaincu que l’avenir appartient uniquement au travailleur autonome.

    Par contre, je suis tout à fait d’accord avec le point que l’avenir appartient à ceux qui réfléchissent.
    Comme je dis souvent à mes enfants: avant, on opérait une machine et on avait un salaire. Maintenant, il fait inventer ( ou réparer ) cette machine pour le même salaire…

    Certains diront que ce n’est pas juste…
    Mais ces même gens sont souvent ceux qui désirent acheter un DVD à 35$ chez Walmart, sans réaliser que derrière ce DVD, il y a tout un monde de penseurs, de gestionnaires qui ont rendu ce produit si complexe à un prix si dérisoire.

    Notre société est de plus en plus complexe. Et comme vous dites, ce que nous avons besoin, ce n’est plus du labeur pur mais plutôt de l’intelligence humaine.

    Drole de paradoxe pour une société où l’intelligence humaine n’est aucunement valorisée.

    Un autre point où mon opinion diverge est sur le fait que le chômage est un fait inévitable de la technologie.

    «La révolution industrielle nous a apporté l’abondance… et le chomâge.»
    «La haute technologie ne créera qu’un nombre relativement minime d’emplois»
    Je peux être d’accord avec le fait que les changements technologiques créent du chomage. Mais celui-ci est temporaire. C’est à dire que ces changements créent aussi une multitude d’emplois.

    Evidemment que pour le salarié qui a perdu son emploi au profit d’une machine, c’est une bien piètre consolation que de savoir que cette machine est source de création d’autres emplois, mais dans des secteurs autres que sa compétence.

    Je ne vois pas ce monde ou une petite portion d’humain ont des emplois et où une masse de gens sont chomeurs. ( Dans un pays libres évidemment ).

    Dernier point que mon opinion diverge:
    «Il manque un gouvernement qui ait le courage de faire ce qui doit être fait pour adapter la main-d’oeuvre à cette réalité.»
    Il me semble que c’est mettre la responsabilité à l’envers. Le gouvernement répond aux demandes de la société.
    C’est dans notre société qu’est la source du problème. C’est la société qui ne veux pas accepter cette réalité. C’est la société qui ne valorise pas l’effort, la réussite et l’intelligence. C’est la société qui ne dit pas clairement à ses jeunes: si tu veux pouvoir être quelqu’un plus tard, il faut mettre l’effort tout de suite, il faut raisonner.

    Que peux faire un gouvernement ? Des programmes bidons de réaffectation d’emplois ?

    La solution ne viendra certainement pas de notre gouvernement. Apres quelques années de réflexion sur le sujet, ma seule conclusion est qu’elle doit venir d’une philosophie de vie des citoyens de notre société.
    De comprendre qu’il n’y a pas de DVD, auto, train, etc, etc sans technologie. Que tous ces biens ne sont pas des fait de la nature mais bien qu’il a fallu l’intelligence humaine pour les inventer.
    Que c’est l’intelligence humaine qui est son meilleur atout, que c’est ce qui fait bouger notre monde.

    Comprendre que d’utiliser Facebook, regarder la TV, aller à l’hopital, prendre son auto,etc, etc sans avoir comme objectif dans la vie de contribuer à tout ceci, sans vouloir y mettre son grain de sel dans ce monde, c’est la mentalité du parasite.

    Donc, votre texte est un autre pas dans la bonne direction. Ce ne peut-être que par un changement de philosophie de vie que la société sera capable de tenir le rythme de son évolution.

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    28 mai 2010 à 2 02 37 05375
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    @: François J

    Prenant vos points dans l’ordre:

    1. En informatique, une entreprise n’a et n’aura pas d’avantage à employer des programmeurs indépendants.

    « Indépendant » est ici ambigu. À cause du phénomène que j’appelle la « compétence olympienne« , la complémentarité nécessaire pour optimiser le résultat fait que nul ne connait mieux les tâches de sa fonction que celui qui les exécute. Qui le contrôlera ? Le contrôle n’est possible qu’au palier des résultats. Toute supervision devient dérisoire. Le travailleur devient donc de fait autonome et la tendance sera de le payer aussi en fonction de ses résultats… ce qui en fait un entrepreneur, quel que soit son statut formel.

    2. Je peux être d’accord avec le fait que les changements technologiques créent du chomage. Mais celui-ci est temporaire.

    Je suis d’accord avec vous. je dis seulement que le travail ne reviendra pas sous forme d’emplois salariés, mais de prestation contractuelles de services dans une structure d’entrepreneuriat.

    3. Le gouvernement répond aux demandes de la société. C’est dans notre société qu’est la source du problème.

    Bien sûr. L’État n’est que le mandataire du peuple ( en vraie démocratie) ou d’une élite qui constitue une « majorité effective », quand, comme maintenant, il n’y a pas de vraie démocratie. Le problème est bien dans la société, ses valeurs et sa structure, toujours en retard d’un coup sur la réalité.

    4. Que peux faire un gouvernement ?

    Créer et gérer les programmes qui font consensus. Il faut les identifier et garder un contrôle citoyen sur leur gestion.

    5. La solution doit venir d’une philosophie de vie des citoyens de notre société….

    Certainement. Mais le consensus doit anticiper sur le persévérance des citoyens dans leurs résolutions. Les citoyens peuvent décider de mettre en place les balises qui les garderont sur la bonne voie durant leurs moments de tentation. Ces balises sont les lois, dont garantir le respect est la responsabilité de l’État.

    Tout ça est sur mon site en détails et une bonne part est aussi dans des livres dont un autre sera publié à l’automne 2010.

    http://manuscritdepot.com/a.pierre-jc-allard.5.htm

    Pierre JC Allard

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    28 mai 2010 à 22 10 55 05555
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    Je ne suis pas du genre a laisser du texte mais pour le point 1 je penses que les robots ont besoins de robots voila

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    29 mai 2010 à 0 12 23 05235
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    @PJCA

    «À cause du phénomène que j’appelle la « compétence olympienne« , la complémentarité nécessaire pour optimiser le résultat fait que nul ne connait mieux les tâches de sa fonction que celui qui les exécute. Qui le contrôlera ? Le contrôle n’est possible qu’au palier des résultats. Toute supervision devient dérisoire. Le travailleur devient donc de fait autonome et la tendance sera de le payer aussi en fonction de ses résultats… ce qui en fait un entrepreneur, quel que soit son statut formel.»
    Intéressant comme point de vue.
    C’est la différence entre la job et la carrière, mais avec la carrière comme une entreprise.

    Et il est vrai que depuis 10 ans environ, les jeunes (beaucoup de ceux-ci…) qui commencent en informatique n’ont pas comme objectif d’avoir un emploi mais bien de se bâtir une carrière. Ceux-ci sont alors très mobiles, très opportunistes. Il ne suffit plus d’offrir un bon salaire et de bonnes conditions de travail pour les garder, il faut aussi offrir une opportunité de carrière.

    @EZECHIEL
    «pour le point 1 je penses que les robots ont besoins de robots»
    Je ne comprends pas très bien le sarcasme ici mais il faut réaliser un point:
    Le jour où la programmation deviendra une «activité programmable» (pour utiliser le terme de M. Allard), l’humanité sera dans le pétrin…
    Mais rien ne laisse croire (à part l’imagination) que ceci soit possible…

    Et si vous insinuez que le développement de logiciel est un travail (sous-entendu) inhumain, digne de robots, vous vous trompez royalement.
    Les meilleurs informaticiens ne sont pas ce cliché d’ingénieur introverti n’étant capable que de converser avec un CPU. Ils sont plutôt comme ces entrepreneurs: avec une vision, de grands projets, extraverti pour rallier des partenaires à son idée, n’ayant pas peur du risque et prenant ses responsabilités.
    Ces gens bâtissent au jour le jour une facette de notre monde, que ce soit le WEB, votre système de réservation de billets, votre télé numérique, la programmation de votre auto, etc, etc, etc.

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