La jugulaire du Système

Le Pouvoir n’acceptera pas de bon gré la réforme d’un ordre social qui a atteint un équilibre “naturel” presque parfait, privilégiant les forts et les nantis en fonction directe de la force et de la richesse de chacun. La plupart de ceux qui comprennent le fonctionnement du Système admettent discrètement que celui-ci va vers sa perte, mais une majorité effective de nos dirigeants se plaisent encore à penser que le déluge ne commencera que le lendemain de leurs obsèques. Si on veut entreprendre la transformation ordonnée de nos institutions avant qu’une crise financière sans précédent ne nous l’impose en catastrophe, il faudra le faire en opposition au Pouvoir et donc créer d’abord un large consensus contre l’ordre établi.

Qu’on ne rêve surtout pas que ce consensus se bâtisse autour d’un ensemble complexe de propositions comme le Programme pour une Nouvelle Société. Ce Programme se réalisera en entier – et sa réalisation progressive marquera les étapes de la transition vers le monde que nous voulons – mais le consensus large qui engagera le processus de renversement du Système n’est possible que s’il présente une seule revendication. Une seule. Il faut frapper à la jugulaire du Système

Cette revendication doit être extrêmement simple – donc facile à comprendre – et immensément populaire. Il faut que le Système ne puisse la rejeter mais que, l’acceptant, il ouvre la porte à des changements irréversibles. Y a-t-il une revendication qui puisse satisfaire à toutes ces exigences? Oui; c’est celle d’instaurer une véritable démocratie.

C’est au nom de la démocratie et sur le terrain de la réforme des institutions démocratiques qu’il faut engager le combat contre le Système et pour une Nouvelle Société. C’est sur ce point seulement qu’il est possible d’établir un vaste consensus contre l’ordre établi. Pourquoi attaquer le Système sur ce front plutôt que sur celui du travail/revenu, de la justice ou de la santé? D’abord, pour deux raisons d’opportunité:

1. De tous les changements nécessaires, c’est celui de la réforme des institutions démocratiques auquel le Système aura le plus de mal à s’opposer et, au contraire, celui auquel toute la population se ralliera le plus aisément, une immense majorité des gens n’ayant plus confiance aux politiciens ni à la politique traditionnelle et ne demandant pas mieux que d’en changer;

2. Le Système prenant pour acquis la pensée unique, la primauté au business et des gouvernements à sa solde, une action populaire pour modifier les règles du jeu politique n’entraînera pas la levée de boucliers rapide et la répression dure auxquelles donneraient lieu, par exemple, une réforme de la politique financière ou une tentative même timide de redistribution de la richesse. Instaurer une véritable démocratie, c’est prendre le pouvoir par surprise, peut-être même sans coup férir.

Qu’est-ce qui permet de penser que l’on puisse réussir ce coup de force? La conjoncture de deux faits dont résulte une situation explosive. Le premier de ces faits, c’est que la démocratie a été si ostensiblement mise au rancart que tout le monde peut constater qu’elle n’existe plus; le second, c’est que la population a été si totalement conditionnée à vouloir passionnément la démocratie que le Système s’est ainsi piégé à ne pouvoir la lui refuser. Examinons ces points dans l’ordre.

D’abord, la démocratie n’existe plus. La “démocratie représentative parlementaire” que nous avons a rompu avec l’idéal du citoyen se prononçant sur les grandes orientations de la société et confiant à ses représentants le mandat de réaliser ses voeux. Ce que nous avons, désormais, c’est une structure politique pseudo-démocratique à trois volets d’importances bien inégales.

En première ligne de la pseudo-démocratie actuelle il y a le député, devenu désormais sans importance réelle. C’est pour lui que l’électeur vote et c’est lui, en principe, le représentant de l’électeur. En fait, cependant, l’électeur doit voter à la fois pour un candidat député et un programme de gouvernement (parti); il choisit donc, la plupart du temps, de sacrifier celui-là à celui-ci, votant pour le parti qu’il préfère sans égard à la personnalité du candidat. En ceci il a bien raison, car le député élu n’aura jamais le moindre mot à dire dans le processus de gouvernance; mais le résultat en est que le citoyen ne sent plus vraiment représenté par celui-là même auquel il a accordé son vote et que le député, déjà privé de pouvoir, n’a même plus la légitimité d’un mandat populaire réel.

En deuxième ligne, il y a les partis politiques. Ce sont eux qui ont la mission de réunir en un tout cohérent et de formuler de façon crédible les programmes entre lesquels une société démocratique devrait choisir. S’en acquittent-ils? Dans la réalité, le Système tend vers l’existence de deux (2) partis seulement, tous deux aussi près du centre que possible et donc interchangeables. Les tiers partis? Un tiers parti, même naissant à la marge, ne peut accéder au pouvoir que s’il tend rapidement vers le centre et assimile, investit ou détruit l’un des deux partis traditionnels.

Ainsi on a vu au Québec l’Union Nationale remplacer les conservateurs puis le Parti Québécois remplacer l’Union Nationale. À Ottawa, on voit le Reform remplacer le Crédit Social dans l’Ouest, puis devenir l’Alliance pour supplanter les Conservateurs fédéraux dans l’Est… recréant le bipartisme souhaité. Ce bipartisme et cette similitude des options offertes permettent de garder l’apparence de la démocratie. En fait, elle enlève toute possibilité de choix à la population. L’électeur doit choisir entre bonnet blanc et blanc bonnet.

En troisième ligne, derrière les députés-poteaux totalement inutiles et les partis interchangeables qui n’offrent que le choix entre deux visages de leaders, il y a le vrai pouvoir politique: un fonctionnariat inamovible et qui ne rend de comptes à personne. Ce fonctionnariat poursuit, quels que soient les élus, la réalisation d’un seul et même programme de gouvernement: l’agenda néo-libéral de l’hyper-pouvoir financier. On maquille cet agenda en bleu ou en rouge, mais nul ne le remet en question.

Cette structure à trois volets dont le troisième est occulté n’a de la démocratie que le nom et le peuple en est bien conscient. C’est à cette structure pseudo-démocratique que, selon un sondage de l’Actualité publié il y a quelques années et qui a fait grand bruit, 96% de la population ne fait plus “entièrement confiance”… Elle a bien raison !  C’est là qu’il faut attaquer le système.

Pierre JC Allard

2 pensées sur “La jugulaire du Système

  • avatar
    31 janvier 2012 à 8 08 02 01021
    Permalink

    La démocratie actuelle est d’autant plus liberticide qu’elle prétend agir au nom du peuple. Comment faire accepter l’idée de remplacer la démocratie par la démocratie ? je doute que le pouvoir en place vous laisse agir en toute impunité, il s’agit de leur prendre les manettes, de faire un véritable coup d’état!!! Ils s’y opposeront avec toute la force de leur talent manipulateur.
    Toutes les élections sont inaccessibles, verrouillées par le système. Une révolution n’est pas contrôlable, les débordements inévitables sont incompatibles avec l’esprit de la société libre, solidaire et humaine que l’appelle de mes voeux. Une prise de conscience individuelle suffisamment étendue pour qu’elle incite chaque personne à agir à son niveau prendra encore beaucoup de temps et je crois que le temps nous est compté. Les théories conspirationnistes semblent se mettre en action très rapidement, sans parler d’une possible troisième guerre mondiale imminente.
    Si nous sommes d’accord sur le but à atteindre, je crois que le moyen est utopique pour la simple et bonne raison que nous ne serons jamais assez nombreux pour matérialiser cette belle idée. Il faut atteindre et réduire au silence le bras armé de tout le système pervers qui nous dirige; la télévision.

    Répondre

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *