La leçon Cantat – 2

Yan Barcelo, 1er mai 2011

 Certains vont peut-être dire que Cantat n’a pas à s’humilier en demandant aux Québécois un pardon ou une réconciliation, qu’il a déjà payé sa dette à la société (ayant purgé la moitié de la peine qui lui a été imposée) et que ça suffit comme ça. Erreur. Tout d’abord, une demande de pardon de la part de Cantat ne serait pas lui demander de s’humilier, mais de se rendre humble (nuance majeure). Si lui-même le voyait comme une humiliation, on serait alors justifié de soupçonner que, drapé dans son orgueil, il n’a justement pas de remords authentique.

Par ailleurs, le fait de purger sa peine ne rétablit nullement les pendules à l’heure au plan spirituel. La justice humaine, dans son impératif de rétribution, peut être satisfaite, mais guère l’esprit de la communauté. Pour que cette guérison-là commence à se faire, le remords authentique du condamné et son expression, tant en parole que par ses gestes, sont nécessaires. Vincent Lacroix a lui aussi purgé sa peine, mais rien n’a encore été « racheté » dans sa relation à la communauté.

On pourra penser que Cantat n’a pas à se justifier de son rachat chaque fois qu’il veut remplir un contrat artistique. Sans doute pas, car les médias pourraient très bien assurer le relais de sa demande de réconciliation puisqu’il est une figure publique bien en vue. L’a-t-il déjà fait? Nous n’en savons strictement rien et on peut croire qu’il n’en a jamais été question. Dans ce cas précis qui nous occupe – sa venue au TNM – il est certain qu’il n’en a rien été, alors que la situation le réclamait impérativement. Étant un artiste « à la pige », sa condition impose à Cantat de refaire souvent cette réconciliation. S’il cherchait à devenir employé permanent dans une entreprise, il n’aurait à s’y soumettre qu’une seule fois.

Cet épisode a montré combien une institution comme le TNM, à l’image de nombre de nos institutions, est carencée dans sa compréhension d’elle-même en tant qu’institution. Sa directrice, Lorraine Pintal, et son metteur en scène, Wajdi Mouawad, se sont réclamés d’un christianisme naïf et primaire, confondant le personnel et l’institutionnel, le privé et le public. Que Mouawad ait pardonné à son ami Cantat son geste malheureux, c’est honorable. Étant près de Cantat, on peut croire qu’il a vu aux premières loges le désarroi et la torture morale dont son ami a peut-être été affligé, et qu’il ne pouvait que lui pardonner.

Mais de là à demander en premier aux employés, comédiens, techniciens et abonnés du TNM de rendre un même pardon, il y a un pas. Et le pas est encore plus grand de demander à l’ensemble de la société québécoise, reflétée dans cette importante institution théâtrale, de donner son pardon et son absolution. Car, on ne sait pas si les employés du TNM ont été sensibilisés à la condition morale de Cantat par Mouawad; les médias ne nous en ont strictement rien dit, encore une fois. Mais si ce n’est pas le cas, leur imposer la présence de Cantat se serait avéré un geste irrespectueux. Tout particulièrement pour les femmes appelées à jouer dans la pièce et qui auraient été en droit de se voir toutes comme des victimes de Cantat, à l’image de la compagne de ce dernier, Marie Trintignant.

Et pour ce qui concerne la demande des responsables du TNM, à l’endroit de la société qu’ils servent, de pardonner unilatéralement à Cantat, ils ont fait preuve soit d’une naïve inconscience, soit d’une arrogance navrante. Connaissant l’esprit de nos milieux artistiques, j’ai tendance à souscrire à l’hypothèse de l’arrogance. On a vu dans un autre épisode, celui de l’arrestation du cinéaste Roman Polanski, combien le milieu artistique s’alloue une sorte de statut semi-divin qui l’exempte des contraintes morales du commun. On peut soupçonner que l’épisode Cantat ait été inspiré en partie par un même syndrome. Du haut de leur superbe artistique, les artistes du TNM croyaient peut-être donner une leçon « d’humanité » au bon peuple, ou peut-être voulaient-ils profiter d’un certain succès de scandale. Mais la leçon n’a pas porté. Leur initiative, plus que douteuse, a été frustrée par la simples exigence commerciale de conserver leurs abonnés.

Par ailleurs, le projet artistique de Mouawad de faire incarner par Cantat la représentation symbolique du geste meurtrier qu’il a commis, cela suscite un indicible malaise. Il y a ici quelque chose qui suggère une pose narcissique, une autre manifestation de notre société du spectacle, une sorte de « téléréalité » théâtrale qui me déplaît souverainement. Qu’on fasse monter Cantat sur scène, d’accord, mais qu’on lui demande de jouer son rôle de meurtrier, il y a ici une forme d’indécence morale tant à l’endroit de Cantat qu’à l’endroit du public. Procédons par l’absurde : une fois parti, pourquoi ne pas faire monter en scène quelques membres des Hell’s Angels pour qu’ils nous fassent la représentation symbolique de leurs crimes et de leur commerce de prostitution.

Supposons que Cantat soit monté en scène et qu’il ait été applaudit, lui, spécifiquement : est-ce acceptable? Et qu’est-ce qu’on applaudirait? Serait-ce le meurtrier? Évidemment pas. Serait-ce une autre figure moderne de la victime de la « brutale injustice humaine », une sorte de martyre? J’espère ardemment que non. Ou serait-ce le meurtrier repenti? Il est à souhaiter que ce serait ce dernier choix. Mais Cantat a-t-il manifesté son repentir?

À la rigueur, à l’extrême rigueur, faire monter Cantat en scène est acceptable, mais seulement à la condition qu’il ait demandé le pardon et la réconciliation. Après cela, tout dépend de la façon discrète et respectueuse dont cela est mis en scène. 

Du côté de la société, comme je l’ai dit au début de cette chronique, plusieurs ont manifesté un sens moral et spirituel sain que j’applaudis. Certains citoyens ont peut-être été animés par un sentiment de hargne et de ressentiment, refusant catégoriquement de donner leur pardon – situation malheureuse. Par contre, plusieurs, parmi lesquels je me compte, étaient prêts à pardonner, mais sentaient obscurément que tout un pan de l’équation du pardon manquait.

Il est regrettable nous ayons manqué l’occasion de participer à une authentique expérience de pardon et d’absolution. Bertrand Cantat en serait probablement sorti grandi, le TNM aussi, et avec eux toute la société québécoise.

Une pensée sur “La leçon Cantat – 2

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    2 mai 2011 à 10 10 59 05595
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    Des petites choses me taraudent à la lecture de votre post. D’un point de vue philo, je ne peux m’empecher de me demander à qui Bertrand Cantat à en fait à demander pardon; excepté à ceux à qui il a fait du tort directement et par dommage collatéraux : la famille de la victime, sa propre famille, ses partenaires du groupe… En tant que fan du groupe, j’ai été choquée mais surtout peinée (pour toutes les personnes concernées, et m’être retrouvée « privée » de mon groupe préférée- sentiment égoiste mais tout ce qu’il y a de plus sincère). Mais cela nécessite-t-il qu’il me demande pardon à moi ? Et si je le lui accorde sans attendre ou sans savoir s’il ait fait cette demande publiquement, mon accord a-t-il moins de valeur et doit-il être considéré comme nul et non avenu par ceux qui ne seraient pas de mon avis ?

    Et concrètement, comment pourrait-il faire cette demande pour qu’elle soit entendue pour ce qu’elle est, et comprise comme telle, sans être immédiatement taxée d’opportunisme, d’absence de profondeur ? En prime-time à une heure de grande écoute et dans tous les pays où Noir Dez a rencontré du public ? En le disant en début de phrase à chaque personne différente l’abordant dans la rue et en le faisant savoir ? En intro de chaque texte qu’il pourrait d’écrire actuellement ? A chaque fois qu’il participerait à une création artistique même en collaboration avec d’autres ? Envers les personnes allant le voir ou également envers celles n’y allant pas ? A ceux qui ne viennent pas lui poser de question mais qui donnent directement leur réponse dans des mails anonymes parfois haineux ? Et pourquoi le pigiste devrait-il demander plus pardon que le contrat inderterminé ? La valeur d’une demande de pardon est inversement proportionnelle à la solidité professionnelle ?

    Bertrand Cantat a dit à l’issue de son procès (public et ultra médiatisé) qu’il était « coupable », « conscient de la gravité de ses actes », qu’il en porterait toujours le poids, qu’il en « assumerait les conséquences », et qu’il « demandait pardon à la famille » de sa victime (de tête, mais c’est facilement vérifiable, pour peu que l’on prenne la peine de chercher). La famille de sa victime a détourné la tête. Faut-il alors qu’il recommence ? Et si oui quelle fréquence serait perçue comme correcte par les témoins de cette demande ? Ai-je à savoir ce qu’il a dit aux autres (à ses enfants, sa famille, ses potes) ?

    Ensuite, jusqu’en juillet 2010, c’est à dire la fin de sa peine (car une durée de peine ne se limite pas à une durée d’emprisonnement chez nous, quoi qu’en pensent tous ceux qui se sont crus jurés devant leur écran de télé), il n’avait pas le droit de parler (en interview comme dans ses créations éventuelles) de tout de qui avait trait à ses actes et au procès (Ordonnance du JAP de Toulouse d’octobre 2007, trouvable sur internet, pour ceux qui veulent lire aussi des faits). Il a respecté ses obligations, mais certains lui reprochent de n’avoir pas reparlé de ses actes, même pour demander pardon. Par besoin d’évaluer sa sincérité ou par une sorte d’excitation morbide ?

    Depuis cette date il n’est plus soumis au silence pour la justice, c’est vrai. Mais la famille de la victime lui a demandé de poursuivre ce silence au delà de cette date. Par engagement notarié…Qu’il a signé. Alors qu’importe le souhait de la famille, qu’il parle donc. Comme il ne pourra toujours pas parler davantage des « actes » en question, on pourra comme cela lui reprocher de les minimiser…

    De l’art de demander quelque chose d’inaccessible, en somme….

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