5-La liberté des autres

1. LES GRANDS INCOMPRIS

« Liberté, liberté, que de crimes on commet en ton nom! » Et quelqu’un d’autre a dit que la liberté de chacun s’arrête là où commence la liberté des autres. Si on veut que la liberté du monde ordinaire continue de vouloir dire quelque chose, dans notre meilleur des mondes, il faudra bien qu’on se décide à limiter un peu la liberté des autres. Les autres étant les fous violents et les criminels.

Bon, ça y est, je viens de dire les grands mots tabous! Il n’y a plus de fous aujourd’hui, ben voyons ! … il n’y a plus que des dizaines de catégories, définies par les psychologues, de gens qui ne pensent pas tout à fait comme les autres. Presque plus de criminels, non plus: il n’y a que de malheureux infortunés qui, a cause d’une pauvre éducation ou de l’incompréhension de la société, font toutes sortes de choses répréhensibles.

Exemples. Il y a quelques semaines, un proxénète -« pimp »- bien connu attaque une jeune fille qui refuse de faire pour lui les trottoirs et lui coupe une main. Il y a quelques mois, un autre incompris arrose d’essence un garagiste, après lui avoir volé quelques dollars… et l’allume! Il y a quelques années, une autre victime de la société s’est amusée – le compte rendu du procès précise qu’il riait beaucoup – à jeter un adolescent en bas du Pont Jacques-Cartier. Et il y a ce type qu’on a relâché neuf fois et qui vient de tuer sa femme…

Ces gens sont certainement incompris, car ni moi ni le monde ordinaire ne comprenons pourquoi ils font ce qu’ils font; nous ne comprenons pas non plus pourquoi on les laisse recommencer.

2. LE VRAI BUT DE LA JUSTICE

Ce sont des « Autres » dont il faut limiter la liberté. Définitivement. Ce qui ne veut pas dire que je sois pour la peine de mort. Ni contre, d’ailleurs. En fait, c’est une question qui, si elle ne me laisse pas philosophiquement tout a fait indifférent, n’est pas ma première préoccupation. Ma première préoccupation, c’est le sort de la jeune fille à qui on a coupé les mains, du garagiste brûlé vif et de l’adolescent qu’on a jeté en bas du pont. C’est ça qui m’intéresse vraiment.

Je ne crois pas que le but de la justice criminelle soit fondamentalement de punir les criminels, même si je comprends que les parents et amis des victimes puissent souhaiter des châtiments exemplaires. Ni moi ni le monde ordinaire ne croyons non plus, cependant, que le but premier de notre justice criminelle soit de refor-mer les criminels, même si un nombre significatif de travailleurs sociaux vivent de cette hypothèse. Le but premier de la justice criminelle, c’est de protéger les innocents.

Il y a plusieurs façons de mieux protéger les innocents, mais la plus efficace est de réduire le nombre de ceux qui, dans la société, choisissent la voie de la violence criminelle. Ce qui paraît une idée simpliste… jusqu’à ce qu’on ait pris conscience du fait que 75% des crimes de violence au Québec sont commis par des récidivistes, et plus de 55% par des gens qui ont déjà deux crimes à leur dossier et qu’on a remis en liberté.

Si ces criminels n’avaient pas été remis en liberté, les crimes qu’ils ont commis n’auraient pas été commis et leurs victimes ne seraient par mortes, ou n’auraient pas été mutilées.

3. MORT, C’EST MORT

Qu’ils soient fous violents ou criminels, on a le droit d’éxiger qu’on ne les relâche plus. Parce que du point de vue de la victime, c’est du pareil au même. Comprenons nous bien; nous ne disons pas qu’il n’y a pas de différence entre un fou et un criminel. Nous disons seulement que, s’il y a eu violence et victime, la décision importante pour la société consiste à mettre définitivement l’auteur hors d’état de nuire.

Les psychologues, psychiatres et autres experts pourront ensuite discuter entre eux – et la justice entérinera ou non leur décision – pour déterminer qui est fou et doit être soigné. Fou ou criminel, ce qui vraiment nous importe comme société c’est que celui qui commet de telles horreurs ne revienne jamais sur les mêmes trottoirs que la femme et les enfants du monde ordinaire.

Je ne dis pas qu’il faille condamner à la prison à perpétuité quiconque a mis un jour son poing sur la gueule de son voisin ou qui, en état d’ébriété, a heurté un soir un piéton. Mais je pense que c’est exactement ce qu’il faudrait faire s’il recommence. Une chance, pas deux. Et encore! Une deuxième chance, seulement si le premier crime n’indique pas un grave désordre mental.

Pas de deuxième chance à celui qui a jeté cet adolescent en bas du pont Jacques-Cartier, ni à celui qui a arrosé un être humain d’essence pour le faire brûler vivant. Quant au « pimp » coupeur de mains, un système pénal digne de ce nom l’aurait mis hors-jeu de façon définitive bien avant qu’il n’ait développé le cruel sang-froid de faire ce genre de choses.

4. CAYENNE-NORD

Parfois une chance, mais deux crimes de violence graves devraient toujours mériter une sentence à vie. Pas pour punir le criminel, mais pour protéger la liberté des autres, des innocents. Et, parce que le but n’est pas de punir, on devrait revoir aussi la notion de prison – cellules, barreaux, discipline rigide et surveillance constante dans un milieu clos – pour penser à des endroits ouverts, sans cachots ni clôtures, mais où l’individu serait tout autant hors d’état de nuire. Une approche mois coûteuse et qui pourrait être plus humaine;

Oui, je sais, Cayenne et la Sibérie ont mauvaise presse. Mais est-ce-que Papillon aurait été plus heureux à Archambault? Sauf peut-être les caïds qui y exploitent et terrorisent les autres, qui des détenus de nos prisons à sécurité maximale ne préfèrerait pas mener une vie à peu près normale dans une petite colonie à l’écart de la société du monde ordinaire, plutôt que de croupir 20 ans dans un enfer de béton?

Le Québec, sur ce plan, a été gâté par Dame Nature: nous ne manquons pas d’endroits isolés dans le Grand Nord d’où on ne s’évaderait pas. Il suffit de choisir un site bien isolé et d’en faire une enclave, autour de laquelle on n’aura pas besoin de barreaux, puis-que la quitter autrement que par avion serait un suicide.

Dans cette enclave, il faut installer une usine ou quelques ateliers pour créer le plein emploi – (les détenus sur ce point seront mieux servis que le monde ordinaire!) – et laisser ensuite s’y organiser la vie de la façon la plus normale possible.

5 LA VIE A CAYENNE-NORD

Dans cette prison sans barreaux, les détenus recevront un salaire, ils paieront leur logement et devront acheter leur nourriture. Comme ailleurs au Québec, ils auront des services de santé gratuits et la pension à 65 ans; mais ceci mis à part, celui qui étant apte au travail ne travaillera pas, ne mangera pas.

Les visites seront permises et même encouragées. Chaque détenu pourra, deux fois par année, inviter pour une semaine une personne dont le transport sera payé par l’État. A condition de ne pas y passer plus d’une semaine, d’avoir été invité par un prisonnier, de passer une inspection rigoureuse et de payer ses frais, quiconque pourra y venir aussi souvent qu’une fois pas mois. A ses risques.

Il y aura dans l’enclave un service d’ordre; le moins visible possible, mais qui n’entendra pas à plaisanter. Les gardiens seront des volontaires, choisis en priorité parmi les gardiens actuels. Ils recevront un excellent salaire, une prime d’éloignement, et un système de rotation, après trois semaines en poste, prévoira une semaine de vacance obligatoire. Ils habiteront une section protégée de la colonie, seront lourdement armés, et contrôleront naturellement la piste d’atterrissage, les communications ainsi que les approvisionnements.

On ne leur demandera pas de tirer un coup en l’air quand leur sécurité ou celle d’un autre détenu sera menacée. D’autre part, ce sera un emploi à risque, la décision irrévocable de l’État étant de ne jamais engager de négociations avec les détenus, même s’il y a prise

6. SECTIONS SPÉCIALES

Il y aura dans l’enclave, en plus de la section générale, quatre sections spéciales. La première sera réservée aux femmes, celles-ci ayant néanmoins le droit d’aller vivre dans la section générale quand elles le voudront et pour aussi longtemps qu’elles le voudront. Une autre section spéciale sera pour ceux dont c’est la première offense et dont le crime n’indique pas un profond désordre mental; une peine ferme de 2 à 5 ans, selon le crime, leur servira d’avertissement.

Une section spéciale aussi pour les fous criminels, où chacun recevra les traitements que justifie son état, mais où la liberté individuelle sera forcémment bien plus réduite. On ne pourra relâcher un fou criminel que sur le rapport unanime de 5 psychiatres déclarant qu’il est guéri, normal et apte a vivre en société. Si, une fois relâché, il récidive, les 5 psychiatres qui ont fait ce rapport ne seront plus autorisés, pour 5 ans, à pratiquer leur profession dans le cadre du système pénal. Ceci devrait garantir des diagnostics sérieux.

Une dernière section spéciale sera pour les mineurs de moins de dix-huit ans. L’éducation y remplacera le travail, la surveillance y sera plus serrée, et l’accent sera mis sur la réhabilitation. Comme pour les adultes, une peine de 2 à 5 ans fermes servira d’avertissement au mineur pour une première offense. Le mineur ayant eu deux condamnations bénéficiera d’une révision spéciale à sa majorité avant d’être transféré à la section générale, mais, comme pour les fous criminels, son élargissement sera conditionnel au rapport unanime de cinq psychiatres.

7. PRÉVENIR LES ABUS

Les deux dangers de ce genre de systèmes de détention sont l’arbitraire des gardiens et la menace des gangs de détenus eux-mêmes. Pour y pallier, 12 citoyens ordinaires – qui changeront à chaque trimestre – vivront en permanence dans l’enclave et auront accès à toutes ses installations: ce sont eux qui serviront à prévenir les abus. Leurs rapports seront individuels, anonymes, et remis ensemble au Gouvernement au retour de leur mission, dans une boite scellée, qui sera ouverte en présence de journalistes. Comme les gardiens, ces 12 citoyens seront bien rémunérés … mais avertis des risques.

Mettez ce système en place et, par la seule mise à l’écart des récidivistes, vous réduisez en quelques années de 55% le nombre des crimes avec violence. De bien plus peut-être, car on aura un effet dissuasif puissant dès que le système ne sera plus biaisé par des pardons, des remises de peine et autres trous dans l’appareil de la justice. On aura assuré la vraie liberté des autres. Du monde ordinaire, comme vous et moi.

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