La naissance des projets

Il faut qu’un consensus entre capital et travail permette que naissent les projets. Est-ce possible ? Oui, pour deux (2) raisons.

D’abord, parce qu’il est plus facile de rétablir le rapport normal entre l’offre et la demande et de donner le pouvoir au consommateur dans une économie tertiaire, quand il s’agit de services et qu’on n’a pas à lutter contre l’opposition systématique d’un producteur qui a des stocks accumulés et un investissement en capital fixe déjà commis qui doit être amorti.

Ensuite, parce que, la désuétude des équipements et des brevets s’accélère tellement, avec les progrès de la science et de la technologie, que la prise en compte précise de son amortissement total devient une obligation préalable à tout investissement. Ce qu’ont fait, justement, quand on pense « projets » et qu’on en fixe la durée. La capital aime bien penser par projets.

Bravo pour le capital fixe qui s’affranchit de sa résistance au changement, mais n’avons-nous pas dit que c’est le « capital-compétence » qui deviendrait le capital le plus significatif ? Est-ce qu’on ne retrouvera pas chez les travailleurs eux-mêmes, dont la formation est ce capital , la même résistance au changement, le même désir de n’amortir que sur l’éternité leur investissent, lequel apparaît ici comme leurs connaissances acquises ?

Bien sûr. Cette opposition systématique au changement est bien là et se manifeste sous la forme de corporatismes divers. Les capitalistes de la connaissance, comme tous les autres shylocks, sont un obstacle à l’évolution. On peut déjà voir cette aberration de matières scolaires périmées ou dont l’on n’a plus besoin, qui sont encore enseignées simplement pour feindre ainsi d’amortir le coût de formation de ceux qui ont appris à les enseigner. Il va falloir surmonter cet obstacle. Tous les corporatismes doivent disparaître.

Les corporatismes vont disparaître, parce que la compétence de chaque travailleur, devenant complémentaire et donc différente de celle de tous les autres, ses intérêts en deviennent eux aussi différents. Lier sa fortune à celle d’autres travailleurs comme lui n’ajoute plus significativement au pouvoir que son indispensabilité confère déjà au travailleur. Plus il devient unique, plus c’est avec ceux qui le complètent et non avec ceux qui lui ressemblent qu’il a avantage à s’associer pour accroître sa position de force.

Simultanément, l’État va lutter contre la menace de chantage que fait peser sur la société le travailleur indispensable, en tirant parti d’une complémentarité imparfaite. L’État va manier l’outil de la certification professionnelle, critère du travail-revenu garanti, pour garder légèrement surabondante l’offre de toute expertise, empêchant que le prix ne s’en envole. On peut désormais prévoir l’offre et la demande avec une raisonnable exactitude et en assurer l’équilibre, d’autant mieux que des compétences modulaires à apprentissages plus courts permettent un meilleur temps de réaction. Quiconque voudrait que la demande se plie à ce qu’il peut offrir se retrouverait vite en concurrence bien inégale avec ceux formés pour répondre précisément aux vœux des consommateurs.

Le travail s’adaptera à la demande. Contrairement au capital fixe, dont l’adaptation se fait en gérant une mise au rancart rapide, le travailleur n’est pas remplacé, mais transformé sans cesse par une formation continue extrêmement diversifiée. Celle-ci lui sera rendue facilement accessible et il sera guidé à travers les options qu’elle offre afin qu’il puisse faire les choix qui correspondront le mieux à la demande … et qui optimiseront ses propres chances de réussite. Une structure de production par projets accommode au mieux cette évolution du rôle du facteur travail comme celle du capital. Ils ont des intérêts communs. Les partenaires sociaux vont apprendre à s’aimer et des projets vont naître

Comment viendra cette conversion de la structure de production en un vaste réseau de projets? Elle est déjà bien en marche. Une corporation géante  à multiples vocations, Mitsubishi, par exemple, pourrait se transformer en une constellation – une galaxie ! – de « projets », presque sans aucun délai. Son organigramme actuel tient déjà compte de l’affectation de la plupart de ses ressources à des projets et des conditions de leur utilisation partagée lorsque les circonstances exigent qu’elles demeurent communes à plusieurs projets.

Il suffirait d’un travail juridique et comptable relativement simple pour que naisse, en place de la compagnie actuelle, toute un réseau d’entreprises connectées, mais largement autonomes. Les participants de chacune pourraient, d’un trait de plume, en assumer tout ou l’essentiel de la responsabilité des engagements… et en retirer chacun une rémunération conforme à la nature, au volume et à la qualité de son apport.

Le même scénario est réalisable pour quelque grande entreprise que ce soit. Par-delà la transformation des entités existantes, toutefois, il faut penser à l’émergence de nouveaux « projets ». Qui sera l’initiateur/promoteur d’un projet ? Qui sera l’entrepreneur qui en assumera les risques et en retirera les profits ? Quiconque le souhaite pourra le faire s’il en a les moyens, ce qui, en pratique, veut dire quiconque sait établir un plan de production, assembler les ressources pour son exécution et a l’argent ou la crédibilité requise pour que le financement en soit assuré.

Parfois, c’est un concepteur professionnel, avatar du MBA actuel, qui prendra l’initiative de monter un projet et qui, seul ou avec une équipe, en dressera le plan détaillé, en obtiendra le financement, puis mettra sous contrat les ressources humaines essentielles à sa réalisation. Parfois, au contraire, ce sera un groupe financier qui, ayant choisi un secteur où il veut s’investir, donnera à un concepteur professionnel le mandat de mettre en place le projet et sa structure. Le projet mis en place suivra son cours, comme suit aujourd’hui le sien une corporation, à cette distinction près qu’un projet est un espace-temps fermé. Il a un objectif précis, un plan, un budget fixe et une échéance.

Il est possible de mieux satisfaire nos besoins en misant ainsi sur un système de production fluide, en perpétuelle recombinaison de ses ressources, basé sur la complémentarité et l’entrepreneuriat, constitué d’une multitude de travailleurs autonomes et d’équipes réalisant des « projets » qui font trois petits tours et puis s’en vont.  Mais il faut accepter un nouveau rôle pour l’État dans le système de production.

Pierre JC Allard

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