La retraite de Flora, femme de ménage : « une prime à la casse »

En refusant une vraie reconnaissance de la pénibilité du travail, la réforme des retraites va obliger des malheureux à travailler deux ans de plus jusqu’à la limite de leurs forces, condamnés à ne se reposer qu’une fois irrémédiablement abîmés, usés, cassés par une vie passée à trimer (pour des clopinettes). « Réussissons une réforme juste », matraquait le gouvernement dans ses spots de pub sur le service public… Vive la justice selon l’UMP !

Noëlle Lasne, médecin du travail, aborde le problème de la pénibilité du travail sous l’angle d’un cas concret tiré de son expérience professionnelle. Nous vous invitons à aller lire dans son intégralité son texte, formidable d’humanité, publié par Le Monde. Nous en avons sélectionné un extrait.

« Madame Flora est femme de ménage dans un collège. Tous les jours elle fait le ménage de cinq classes, trois bureaux, deux couloirs, deux halls et un escalier. Le seul point d’eau se trouve au rez-de-chaussée. Elle doit donc monter ses seaux d’eau par l’escalier où les bandes antidérapantes ont été arrachées depuis longtemps. Son chariot de ménage se trouve en revanche au premier étage. Elle préfère descendre son équipement à la main. La descente du chariot par les escaliers est périlleuse et lui a déjà valu un accident de travail lorsque la totalité du chariot a basculé sur son pied droit. (…) En l’examinant, j’ai constaté que j’arrivais un peu tard. Madame Flora ne fait pas exception à la règle de trois diabolique qui veut qu’une ouvrière d’usine qui travaille vingt ans comme femme de ménage ne puisse plus enfiler une manche ni s’habiller seule lorsqu’elle part à la retraite. J’ignore combien vaut son épaule opérée deux fois, son coude troué et son pouce déformé, je ne sais pas ce qu’ils valent, mais je sais exactement ce qu’ils coûtent : dix-huit mois d’arrêt de travail pour l’épaule deux fois de suite, quarante semaines de rééducation, 8 infiltrations dans le coude, 4 scanners, 2 IRM, puis un minimum de trois mois d’arrêt par an les bonnes années, 5 hospitalisations en service spécialisé. Je passe sur une surdité professionnelle de l’oreille droite, non déclarée et non reconnue, qui aurait besoin d’être appareillée. Des morceaux de son corps jonchent ainsi son parcours professionnel, et j’apprends aujourd’hui que s’il se disloquait un peu plus, elle pourrait peut-être ne pas travailler au-delà de 60 ans. Une sorte de prime à la casse, mais sans la bagnole. Votre carcasse est trop usagée, vous pouvez dégager. En revanche, on ne pourra pas vous proposer de carcasse neuve. Alors ça nous fait deux fois l’épaule, mais comme c’est la même, ça compte pour une seule, le pouce est guéri et le coude reste plié, mais c’est le coude gauche, et vous êtes droitière. Ce n’est pas Madame Flora qui fera remarquer que l’on tient un balai des deux mains, surtout lorsqu’il faut faire des mouvements en huit. On ne va pas arriver à 10% avec ça. »

Rappelons que le gouvernement a refusé d’envisager la pénibilité autrement que dans un cadre individuel : pas de métiers pénibles reconnus comme tels. On les connaît, pourtant : le travail de nuit ou posté, le bâtiment, tout ce qui suppose la manipulation de lourdes charges, l’exposition à des produits toxiques… Mais pas question d’accorder collectivement à ceux qui les exercent le droit de partir en retraite à 60 ans. A la place, une visite médicale devra constater un handicap de 10%. Sans tenir compte de tous les effets retard comme les cancers par exemple. Pourquoi ce choix inhumain pour des travailleurs prématurément vieillis et marqués dans leur corps souffrant de trop longues années de labeur ? Réponse dans un article du Parisien, daté de juin 2009, qui rappelle ce que réclamait le grand patronat représenté par Laurence Parisot : « Quant à l’indemnisation, elle a réaffirmé la position constante du Medef, qui avait fait achopper la discussion avec les syndicats : la pénibilité doit être « reconnue par une commission médicale, ça ne peut pas être un critère global mais une reconnaissance au cas par cas ». Le gouvernement a fait où lui demandait de faire le Medef. Les profits et les dividendes des actionnaires au prix de la souffrance humaine du petit peuple : la droite, dans toute sa splendeur.

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