La science économique à l’épreuve du principe de réalité

« Je voudrai dire à Milton et à Anna à propos de la Grande Dépression : vous avez raison, c’est nous qui l’avons provoquée («  we did it »). Nous en sommes désolés mais, grâce à vous, nous ne le ferons plus ». C’est en ces termes que Ben Bernanke, Président de la Réserve Fédérale, devait reconnaître la lourde responsabilité de son établissement dans l’aggravation de la crise des années 1930. Amende honorable formulée en Novembre 2002 à l’Université de Chicago à l’occasion du 90 ème anniversaire de Milton Friedman en présence d’Anna Schwartz, co auteure avec lui de la monumentale “Monetary History of the United States”.  Au nom de ses lointains prédécesseurs, Ben Bernanke devait donc assumer ce jour là les incontestables décisions malheureuses de la Fed de l’époque dont la politique monétaire extrêmement stricte devait amplement contribuer au point de non retour de ce qui aurait pu rester une crise finalement assez bien contenue. Honnêteté intellectuelle de la part de Ben Bernanke qui devait effectivement démontrer par la suite qu’il avait bel et bien retenu la leçon.

C’est ainsi que, six ans plus tard et à la faveur du déclenchement de la crise du crédit ayant succédé à l’implosion des subprimes, il devait inonder de liquidités l’ensemble de l’édifice financier afin d’éviter un remake de la Grande Dépression, se prescrivant très fidèlement en cela aux enseignements de son maître Friedman. Des milliers de milliards de dollars furent donc déversés dans le système et ce en application stricte de la théorie monétariste… pendant que les Présidents Bush puis Obama, eux, adoptaient – et adaptaient – les leçons d’un autre immense théoricien de la science économique, à savoir John Maynard Keynes. Réductions des impôts directs, baisse temporaire de la fiscalité, augmentation des allocations chômage, sauvetage d’Etats en perdition … toute la panoplie Keynésienne fut ainsi entreprise en deux, voire deux et demi, stimuli afin de relancer une consommation qui s’était effondrée.

Aujourd’hui, après plus de 3’000 milliards de dollars dépensés par la Fed et par le Gouvernement fédéral, le P.I.B. américain atteint péniblement 3% de croissance annuelle pendant que le taux (officiel) du chômage s’y maintient autour des 9% ! Il paraît certes incontestable que ces mesures énergiques ont efficacement éloigné le spectre de la « Grande Dépression »… Pour autant, l’extrême fragilité de la reprise force la question suivante: les Etats-Unis sont-ils jamais sortis de la récession depuis les pires moments des années 2008 et 2009 ? La réalité est que le marché immobilier US dont les valorisations sont toujours en dépréciation, que les crises souveraines européennes et que l’acuité de la crise financière étouffant toute croissance durable ont proprement mis et les théories de Friedman et celles de Keynes en échec.

Du reste, comment ne pas constater que Keynes et ses enseignements réapparaissent systématiquement à la faveur d’une quelconque crise économique en dépit d’une croissance – finalement artificielle et transitoire – qu’ils insufflent aux cycles d’activité ? En effet, persuadé que les récessions étaient provoquées par une demande agrégée déficiente, Keynes préconisait une solution exclusivement construite sur la dépense publique. Les keynésiens, partant du principe selon lequel l’Etat se doit de stimuler l’économie par tous les moyens – quitte à payer ses citoyens pour déterrer des billets de banque que d’autres auront préalablement ensevelis ! – estiment donc que le Gouvernement américain aurait dû se lancer dans un stimulus nettement plus ambitieux que le plan de 600 milliards de dollars qui vient de se terminer en cette fin Juin 2011. Ils accusent ainsi de laxisme leurs autorités et pointent leurs responsabilités dans la mièvre croissance en vigueur aux Etats-Unis qui, selon eux, aurait été bien plus soutenue par un plan de 1’200, voire de 1’400 milliards de dollars… sans proposer aucune solution pour juguler les déficits crées par ces gigantesques dépenses publiques.

En réalité, c’est l’effet multiplicateur de ces liquidités injectées qui reste à des niveaux très médiocres. Alors que, dans le cadre d’un plan de relance efficient, chaque dollar dépensé par l’Etat se traduit en trois ou en quatre dollars de revenu national supplémentaire, les stimuli successifs entrepris ces dernières années par la Réserve Fédérale US ont péniblement atteint deux dollars de retombées positives pour l’activité économique du pays. Au lieu de cela, nous avons toujours une conjoncture où les établissements financiers s’engagent à reculons dans de nouveaux crédits, où le marché immobilier reste très fragile et où la consommation stagne tant et si bien que les entreprises peinent à se décider à embaucher à grande échelle… Contrairement aux prévisions de Friedman en pareille circonstance, les banques ne font donc pratiquement pas bénéficier l’économie des masses de liquidités mises à leur disposition par leur banque centrale. Pire encore : cette politique de baisses de taux quantitatives – donc de l’argent facile et à prix quasiment nul – a exercé une pression ascendante sur les prix énergétiques et des matières premières avec, à la clé, une diminution du pouvoir d’achat de consommateurs déjà fortement sinistrés par les dévalorisations de leurs placements immobiliers.

En conclusion, les instruments utilisés depuis des décennies par les Etats afin de relancer leurs économies, ceux-là même qui autorisaient au redressement du marché de l’emploi et au sauvetage des P.I.B., s’avèrent aujourd’hui inefficaces, voire dépassés. Pour une banque centrale, faire un usage extrême de sa politique monétaire ne constitue plus aucune garantie de résultat : la Réserve Fédérale US – mais également la Banque Nationale Suisse – peuvent bien-sûr en témoigner… Par ailleurs, les stimuli fiscaux ne représentent pas plus la panacée aujourd’hui dans un contexte économique et financier complexe où les effets des mesures stimulatoires ne parviennent pas intactes au contribuable de base. Les autorités politiques, économiques et monétaires occidentales – comme les économistes qui les conseillent – notent avec aigreur une divergence profonde entre les enseignements de la théorie et la réalité crue et implacable. Sachant que, quoiqu’il arrive, c’est toujours la réalité qui impose son diktat.

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